suis-moi je te fuis_affiche

Un film de Koji Fukada

Avec Kaho Tsuchimura, Shosei Uno, Win Morisaki, etc.

En salles le 11 Mai 2022.

Romance | Japon | 1h45

Entre ses deux collègues de bureau, le cœur de Tsuji balance. Jusqu’à cette nuit où il rencontre Ukiyo, à qui il sauve la vie sur un passage à niveau. Malgré les mises en garde de son entourage, il est irrémédiablement attiré par la jeune femme… qui n’a de cesse de disparaître.

Une quête amoureuse à tiroirs

C’est un projet d’une magistrale envergure que nous propose le réalisateur Kôji Fukada. Suis-moi je te fuis brosse une ample quête amoureuse où les rôles s’inversent en permanence et se dédoublent continuellement, comme si la vérité de chacun des protagonistes n’avait de cesse de passer au-delà des frontières pour finalement revenir en deçà. Ce n’est pas sans rappeler la série Twin Peaks (1990) du cinéaste David Lynch, où pléthore de personnages secondaires passent leur temps à brouiller les pistes (déjà floues !) autour d’une femme centrale d’autant plus envoûtante qu’elle est incernable. Cette fois, il ne sera pas question d’une Laura Palmer assassinée, mais d’une Ukiyo que Dieu sait combien d’hommes vont chercher à contenir… tant elle est libre. Empruntant aussi bien à la chronique domestique qu’au drame à la Eustache voire au genre thriller, Suis-moi je te fuis forme une fresque cinématographique au développement vertigineux, fantastique, à juste titre sélectionnée en Compétition Officielle au festival de Cannes 2020.

Le feu d’artifice de la passion

Silhouette élancée, coupe de cheveux décousue : voilà Tsuji, jeune homme embauché dans une entreprise de feux d’artifice. Son visage impassible laisse augurer l’attitude toute japonaise de celui qui cherche à ne semer aucune forme de trouble. Se profile aussi une volonté farouche de se faire une place, quand on comprend qu’il a un accord de longue date avec la sévère Mme Hosokawa, sa supérieure hiérarchique. Celle-ci passe des soirées secrètes dans son appartement, espère le mariage… En parallèle, Tsuji mène une idylle avec une jeune collègue qui s’imagine déjà avoir la bague au doigt ! Une situation qui fait croire que Tsuji a une vie sentimentale aussi explosive que les feux d’artifice qu’il commercialise. Pourtant, il n’en est rien. Car c’est sans passion, détaché, que Tsuji mène ces deux liaisons. Il ne sait pas ce qu’il veut, ni même qui il est. Comme beaucoup, il vit l’amour parce qu’il faut bien, sans y croire vraiment. Jusqu’à sa rencontre – épique ! – avec Ukiyo.

« Suis-moi je te fuis » ou l’éternel recommencement

Il réalise alors que l’amour, le vrai, celui avec un grand A qu’on voit dans les films, existe bel et bien… Il va ainsi se montrer tendre, sensible aux injustices, spontanément du côté de cette belle victime en proie à mille déboires, harcelée par d’autres qui, comme lui, en sont fous amoureux… Viendra la fin de la bataille où le preux chevalier croira avoir terrassé le mal en attachant pour toujours le cœur de sa dame au sien… C’est ce jour même qu’Ukiyo choisira pour disparaître, cette fois définitivement. Si vous voulez une suite à cette fin… Il faudra voir Fuis-moi je te suis, le deuxième opus !

Une utopie amoureuse subtile

Voilà un long-métrage beau, intelligent et intense. Rien n’y est anodin ou futile, tout y fait sens et, si on réagit au quart de tour à chaque séquence du film pendant sa projection, c’est qu’il met dans le mille de ce qui nous préoccupe le plus : ces constructions sociales qui interfèrent dans nos relations, y compris celles de l’amour. Ici, le cinéaste Kôji Fukada fait autant la critique du consensus sentimental que d’un idéal amoureux aveugle, qui s’avèrent l’un comme l’autre incapables de transcendance, et n’aspirent qu’à tendre vers une forme de régression. Subtilement et avec bienveillance, dans le déroulé surprenant du scénario, il amène ses personnages à affronter profondément tout ce que leur être rejette en bloc, à se déconstruire au gré de leurs versatilités, pour façonner ensemble une utopie amoureuse comme dernier rempart contre une société désabusée. O.J.

Crédits photos : Art House Films