Harmonium de Kôji Fukada
avec Tadanobu Asano, Mariko Tsutsui, Kanji Furutachi
Japon – 118 minutes

Prix du Jury Un Certain Regard – Festival de Cannes 2016

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Dans une discrète banlieue japonaise, Toshio et sa femme Akié mènent une vie en apparence paisible avec leur fille. Un matin, un ancien ami de Toshio se présente à son atelier, après une décennie en prison. A la surprise d’Akié, Toshio lui offre emploi et logis. Peu à peu, ce dernier s’immisce dans la vie familiale, apprend l’harmonium à la fillette, et se rapproche doucement d’Akié.

Toshio et sa femme auraient pu continuer longtemps cette vie calme quoique terne, à ne parler de rien, ou presque, évitant de commettre ce fameux faux pas par lequel les vies basculent, pour le meilleur comme pour le pire. L’absence de face-à-face est tel que lui, athée, a directement adopté la pratique religieuse de sa femme protestante, sans jamais prendre la peine d’échanger directement avec elle sur les fondements de sa croyance.Autant dire que, devant un tel manque de profondeur et d’intérêt commun–même leur fille Hotaru ne semble préoccuper qu’Akié–, l’arrivée du mystérieux Yasaka allait forcément bouleverser l’ordre des choses. Lui dont l’élégance froide côtoie une personnalité abyssale se présente un matin à l’atelier de Toshio, sans crier gare. Probablement ses onze années tout juste passées en prison ont-elles délogées certaines bonnes habitudes, comme celle de ne pas s’inviter chez les autres à leur insu…Surprise ! Lorsqu’Akié revient au nid, voilà Yasaka embauché, le gîte offert en prime.
Stoïque mais séduisant, Yasaka est vite adopté par la famille. Akié, que l’intrusion de cet ex-taulard ne manquait pas d’inquiéter de prime abord, finit elle-même conquise. L’homme se révèle en effet être un professeur exceptionnel d’harmonium pour Hotaru, passant des heures entières à jouer de l’instrument avec elle. Au rythme de sa mélodie, la famille se transmue lentement en quatuor, partageant des repas et même des vacances avec une convivialité croissante. Mais peu à peu, des détails troublants de la relation passée entre Toshio et Yasaka se profilent, tandis que la relation entre Yasaka et Akié prend une tournure platonique, sinon romantique… La dynamique du film, déjà précaire, devient finalement insoutenable. Il faudra un drame pour que celle-ci prenne fin.Et un saut dans le temps de huit années pour qu’elle reprenne, de façon plus sombre et détraquée, sans que l’on ne sache jamais qui est coupable de quoi. Un nouvel étranger va s’immiscer peu à peu dans la vie familiale d’Akié et Toshio, devenue plus vulnérable et illusoire encore qu’à ses débuts. Par son biais, c’est désormais deux familles brisées qui vont se retrouver liées.
Avec une ambiguïté déchirante, Kôji Fukada fait de Yasaka un instrument de destruction quasi mystique, dans un rythme implacable et «métronomiquement» maîtrisé. Ses intentions sont obscures pour une raison: en n’engageant le personnage à rien, Fukada nous permet de le soupçonner de tout.Alors que la première partie d’Harmonium initie une certaine cadence, quoique hésitante, la seconde va montrer les vaines tentatives des personnages pour revenir à une vie normale. Car quelle paix peuvent-ils bien retrouver, eux qui n’ont jamais été en paix ? Harmonium est décidément un thriller psychologique des plus aboutis, qui distille la vanité dans une parabole complexe et tragique. En bon impressionniste, le réalisateur va jusqu’à ponctuer son œuvre de nuances surréalistes, suggérant que le sort de ces personnages dépasse le cadre de la simple rationalité, idée qu’il continuera à travailler dans son plus récent L’INFIRMIÈRE, film dans la droite lignée d’Harmonium.Puisqu’il y a finalement quelque chose d’irrationnel à faire le choix de son propre malheur…Pas étonnant qu’Harmonium ait remporté le prix du jury dans la section Un Certain Regard à Cannes, en 2016. Les secrets de famille n’ont qu’à bien se tenir. O.J.