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Ango SAKAGUCHI, Yôko KONDO, Une femme et la guerre, Éditions Picquier.

Traduit du japonais par Patrick Honnoré

208 pages

15 x 22 cm

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Une femme et la guerre : 3 au prix d’1 !

Il y a des rencontres que seuls les livres permettent. La rencontre entre deux nouvelles “cousines” du même auteur: une version censurée, poncée par la morale d’après-guerre, et sa version originelle et nue. Et la rencontre entre ces deux nouvelles et le manga, un demi-siècle plus tard. Ango Sakaguchi qui rencontre Yôko Kondô.

Sakaguchi, c’est la plume inquiète et insoumise qui a mis le feu aux cendres du Japon d’après-guerre. Membre de l’école décadente buraiha, il a fait de son écriture et de sa vie un exemple de rébellion et de cassure des codes. (Vous voyez les concepts d’omote (endroit) et ura (envers) de Takeo Doi qui régiraient l’équilibre des Japonais ? Prenez-les et jetez-les dans les flammes.) Yôko Kondô, c’est la mangaka qui a réussi avec une grâce hors pair et une simplicité seulement apparente à traduire en images Dix nuits, dix rêves de Sôseki.

La femme et la guerre dans cette version tripartie publiée par Picquier est une aventure multiple dans les facettes que peut revêtir une même œuvre. Écrite une première fois, au féminin, un féminin qui parle ouvertement de son désir. La censure arrive, la nouvelle est réécrite. Au masculin, cette fois. Le désir y est toujours omniprésent, mais le désir masculin existe, lui, même aux yeux des bienpensants. 70 ans plus tard, le trait fin d’une mangaka fond les deux versions ensemble et crée alors le dialogue impossible, et le couronnement.

La fin de la guerre

Il y a la femme, son homme et les bombes qui commencent à tomber. Le Japon est sur le point de perdre la guerre. La femme, ancienne prostituée, puis tenancière de bar, s’est mariée avec Nomura, autrefois son client, parce que cela serait plus facile de traverser la guerre à deux – et encore, il faudra y arriver à l’autre bout de la guerre. Mais maintenant que l’autre bout approche, qu’adviendra-t-il d’eux deux ? Ils sont entourés d’une petite faune malpropre de gens que la société nippone tient à l’écart, ils ne s’aiment pas les uns les autres mais se tiennent coude à coude, guerre oblige. Le dialogue des corps est nécessaire, sourd parfois, mais brutalement franc. Ce couple soudé par le besoin et un pacte de vérité qui ne semble autorisé que par un fin du monde toute proche s’aime-t-il vraiment ? Ils sont les premiers à se le demander.

La faim de la guerre

Une femme et la guerre, c’est la détonation du désir au milieu du néant. À une époque où le Japon gît encore sous les cendres chaudes de sa défaite, Ango Sakaguchi ose se faire côtoyer des mots au mariage impossible. Femme et désir. Guerre et désir.Le conflit comme moteur d’un épanouissement corporel, voire humain. L’anéantissement comme porte d’entrée pour la reconstruction. La défaite, libération absolue des égos.

Une femme et la guerre, dans les paroles de Sakaguchi et dans leur écho visuel par Kondô, offrent une réflexion à la fois éternelle et très inactuelle. Elles ont le pouvoir de donner des claques inattendus, à des endroits impensés et de façon imprévisible. Et elles proposent des sentiers d’affranchissement, déroutants et courageux, au-delà de toute rhétorique.

 

(edg)