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Un manga de Sakuko Utsugi

Un train traverse le yukiguni, le « pays de neige ». À son bord, le riche dilettante  Shimamura, une femme mystérieuse et un homme mourant. À l’onsen où il se rend, Shimamura retrouve Komako, joueuse de shamisen devenue geisha. Leur intrigue amoureuse s’entrelace fatalement avec le destin des autres personnages, dans le chaud-froid d’un triangle impossible. Écrit entre 1935 et 1947 par le prix Nobel Yasunari Kawabata, Pays de neige se transforme en manga grâce à Sakuko Utsugi.

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Grands classiques revisités

Les Éditions Picquier ont le chic pour sélectionner les mangas tirés des pépites de la littérature japonaise. C’était déjà le cas avec Une femme et la guerre de Yôko Kondô, d’après la nouvelle de 1946 d’Ango Sakaguchi. C’est encore le cas avec Pays de neige, premier roman de celui qui devint, en 1968, prix Nobel de la littérature. Bien qu’il s’agisse d’un premier vol dans le vaste ciel de l’écriture, Pays de neige fera partie des livres retenus pour consacrer Kawabata dans le panthéon des auteurs. Dès sa sortie, il marque aussi un tournant dans la littérature de l’archipel.

Presque 80 ans plus tard, le dessinateur Sakuko Utsugi s’approprie le texte de Kawabata et le transforme en manga. En dévoilant – littéralement, mais avec grâce – ce que Kawabata laisse à l’imagination, Utsugi est un traducteur ce qu’il faut infidèle pour être juste.

Chaleurs au pays de neige

Au centre de l’intrigue, il y a le riche héritier Shimamura, critique de ballet occidental à ses heures perdues. Au début de l’histoire, on le découvre à bord d’un train qui traverse la blancheur du « pays de neige ». Il se rend dans un onsen perdu dans la montagne dans le but de retrouver Komako, une jeune fille qu’il a connu lors d’un précédent séjour. Dans le reflet de la vitre, Shimamura découvre le regard à la fois glaçant et enflammé de Yôko. Elle accompagne avec dévouement un jeune homme visiblement malade.

En arrivant à destination, Shimamura découvre que sa flamme est devenue geisha. Ce choix est lié à Yukio, l’homme malade que Shimamura a entrevu dans le train. Malgré les règles strictes qui régissent la vie des geisha, Komako tombe amoureuse de Shimamura. Bien qu’épris de la beauté qui se dégage de Komako, le riche dilettante ne restitue pas cet amour avec le même abandon.

Les deux femmes, qui vivent sous le même toit, sont secouées par des sentiments contrastants l’une envers l’autre et vis-à-vis de Yukio, dont elles ont, chacune à son tour, occupé le cœur. Le résultat est un maillage bien imparfait, déchiré et déchirant.

La beauté, ce tyran

Utsugi s’accorde quelques liberté dans la mise en vue des passions des personnages, certes. Il reste néanmoins adossé aux colonnes de la littérature de Kawabata. D’une part, il y a l’harmonieux frottement entre la modernité et la nature. Le progrès technologique pénètre dans la tradition sans la brusquer. En cela, il rappelle les estampes de Kawase Hasui, où l’on peut apercevoir, au détour d’un temple ou d’un pont, une automobile ou un poteau électrique. Chez Kawabata et Utsugi, la lumière électrique, qui se reflète dans les fenêtres du train, ne fait que rehausser la flamme froide des yeux de Yôko. Le train lui-même, témoin d’un cheminement technologique qui ne saurait faire marche arrière, est un élément capital du récit.

D’autre part, il y a la beauté et son pouvoir dévastateur. La contemplation est un acte à part entière, un sport de combat. Toujours liée à la futilité, la beauté foudroie les personnages et les pousse loin de la réalité. La chute du manga en est un parfait exemple :

Tout au fond de la nuit, je restai seul. Je levai les yeux. Dans un bruit de soie, la voie lactée s’effondra.

Pays de neige, pp. 218-219.

À la fois pop et classique, le Pays de neige de Sakuko Utsugi est une excellente mise en bouche d’un grand classique, à la fois claire comme un roman et foudroyante comme un haïku.

EDG

Parution : 2017 / 224 pages / Éditions Picquier / Traduit du japonais par Patrick Honnoré