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L’endroit et l’envers selon Doi Takeo : opposés mais collés-serrés

Montre-moi ta langue et je te dirai qui tu es. Car la langue, celle que l’on parle, est le prisme à travers lequel chacun de nous voit et comprend le monde, nous dit l’éminent psychanalyste japonais Doi Takeo dans son L’endroit et l’envers (Éditions Picquier). En français nous disons « Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne ». C‘est que nous imaginons deux pôles opposés, séparés par un océan de nuances. En japonais, il y a omote et ura, l’endroit et l’envers, opposés et complémentaires, collés l’un à l’autre et toujours présents. Et cette dyade, selon Doi, c’est l’essence même de l’identité japonaise.

L’amae, ou de l’amour à la japonaise

Doi Takeo est connu sur le plan international pour avoir introduit – ou du moins baptisé – le concept d’amae. Amae est une forme d’amour cherchant l’indulgence, conscient de sa dépendance, comme celui d’un enfant vers sa mère. Ce type d’attachement n’avait pas de précédents, ni en littérature ni en psychanalyse. Il révèle également un point crucial de la pensée de Doi Takeo. Les sentiments sont-ils, tous, réellement universels ? Car amae est un mot qui existe en japonais et nulle part ailleurs, et qui se fonde sur des traits – existentiels ? culturels ? métaphysiques ? – enracinés dans ce qui semble être l’être japonais.

C’est le japonais qui fait le Japonais, et pas l’inverse

En cela, Doi rejoint ce que l’on nomme l’hypothèse de Sapir-Whorf, ou du relativisme linguistique : nos représentations mentales dépendent toutes, ou presque, de nos outils linguistiques. C’est donc le japonais qui fait le Japonais, et pas l’inverse. Pour omote (l’endroit) et ura (l’envers), c’est le même principe. Une langue qui conçoit deux opposés complémentaires, inexistants l’un de l’autre et non hiérarchisés, permettra à celui qui la parle de concevoir le monde d’une façon bien précise. Une façon qui, en Occident, nous échappe et – parce que sa nature, c’est justement de nous échapper – nous trouble.

Omote et ura, ou de l’ambivalence bienheureuse

En Occident, de nos jours, rien n’est plus loué que la vérité. Be true, stay true to yourself, your truth – et qu’on la voit ! Au Japon, les dynamiques collectives sont différentes et la nécessité de trouver une harmonie du groupe est prioritaire. Ce n’est pas un hasard : le “groupisme” typiquement nippon vient de là. Si en Occident l’accent est mis sur les droits de l’homme, au Japon la dyade droit/devoir est encore équilibrée.

C’est dans ce contexte qu’Omote et ura, l’endroit et l’envers donc, qui vont de pair avec tatemae e honne, la façade et le fond, prennent tout leur sens. Il y a la surface collective, le bon sens social, et il y a les raisons individuelles. Leur nature demeure pacifiquement secrète, ouvertement secrète. La coexistence de ces deux élans n’est ni contradictoire, ni problématique. C’est même l’annulation de l’un de ces deux éléments au profit de l’autre qui est à la base du dysfonctionnement mental.

L’essence de la recette demeure toujours dans l’ingrédient secret

Dans un univers où la structure de individu est composée d’une façade (tatemae) et d’un fond (honne), le secret, le non-vu deviennent légitimes. En Occident la façade est démonisée car considérée foncièrement mensongère, le fond est vérité mais le secret intimement vicieux : c’est dur de s’y retrouver ! Mais le secret, nous dit Doi Takeo, est à la base de la vie et de l’amour, il en est même le principal ingrédient. La compréhension totale de la réalité est un leurre. Le kokoro (cœur) des choses est essentiellement secret et, en se dévoilant, très souvent il se perd.

Shakespeare et Jésus : deux paradigmes japonais ?!

En passant par le Roi Lear et Roméo et Juliette, ou encore par les Évangiles, dans L’endroit et l’envers Doi Takeo nous livre une facette du Japon déroutante et intime. Révélée dans tout son mystère. Mais également, par un étrange système de reflets en négatif, de notre propre culture, de ses biais et de ses élans. De facettes en façades, de masques en voiles, Doi Takeo nous offre une vérité : les choses existent en-deça et au-delà des portes fermés. EDG.

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