
Un film de KŌJI FUKADA
Japon | 1h50 | Au cinéma le 7 octobre 2026
Kōji Fukada est décidément un cinéaste rare et précieux. Film après film, il s’impose comme l’un des plus grands observateurs contemporains des liens qui unissent les êtres, de ces fragiles équilibres qui semblent immuables jusqu’au jour où une rencontre vient tout percuter – une déflagration intime qui traverse toute son œuvre.
Yuri, architecte divorcée, rend visite à son ancienne belle-sœur Yoriko, sculptrice installée dans le village de Nagi. Ce séjour, d’abord envisagé comme une simple parenthèse, prend une tournure inattendue lorsque Yuri accepte de poser pour elle. Loin de l’agitation de Tokyo, Yuri se laisse gagner par la douceur du quotidien rural et la vie des habitants. Les jours passent comme si quelque chose, ici, l’invitait à rester
Après les succès critiques de Harmonium (2017) et de Love Life (2023), le cinéaste japonais a fait cette année ses premiers pas en compétition officielle du Festival de Cannes 2026 avec Quelques jours à Nagi, aux côtés de son compatriote Ryūsuke Hamaguchi. Cette fois-ci, Fukada oppose à l’accélération du monde une foi inébranlable dans le temps. Ce temps nécessaire pour que les êtres s’apprivoisent, se dévoilent… jusqu’à se réinventer. Il fallait bien un art comme la sculpture pour donner corps à cette vision du cinéma ! D’abord la terre, malléable, que l’on modèle puis remodèle à l’infini. Puis le bois, matière autrement plus exigeante, où chaque entaille engage irrémédiablement le geste de l’artiste. C’est précisément ce que filme Fukada : à mesure que la gouge de Yoriko fend le bois, elle ouvre un passage invisible entre l’artiste et son modèle. Ce qui semblait n’être qu’un travail de représentation devient un ample processus de révélation, rappelant La Belle Noiseuse (1991) de Jacques Rivette.

Yuri, architecte récemment divorcée, quitte l’effervescence de Tokyo pour rejoindre Nagi, un village niché dans les montagnes de la préfecture d’Okayama. Elle y retrouve Yoriko, son ancienne belle-sœur, qui lui demande de poser pour une sculpture – quelques jours, seulement. Mais chez Fukada, quelques jours suffisent à faire vaciller toute une existence… Comme chez Éric Rohmer, le déplacement géographique amène toujours le dépaysement intérieur : ou comment retrouver une part oubliée de soi en changeant de lieu. Pourtant, Fukada se garde bien d’idéaliser la campagne : Nagi n’a rien d’un refuge hors du temps. Dans ce paysage de montagnes, de pâturages et de fermes laitières, les détonations d’une base militaire rythment le quotidien, tandis qu’un étonnant musée d’art contemporain surgit au détour des collines. La beauté du cadre n’efface jamais les contradictions du présent : elle compose avec elles. Entre sérénité et inquiétude, enracinement et désir d’ailleurs, immobilité apparente et bouleversements intimes, la présence de Yuri va agir comme une onde de choc silencieuse, faisant ressurgir les regrets, les désirs et les élans enfouis de celles et ceux qu’elle croise. Yoriko, les deux adolescents Keita et Haruki, mais aussi le père de ce dernier voient peu à peu leur équilibre imperceptiblement déplacé, laissant affleurer des émotions d’une profondeur vertigineuse.

Porté par une photographie d’une grande élégance et la grâce lumineuse de Takako Matsu et Shizuka Ishibashi, Quelques jours à Nagi est un film doux, complexe et profondément apaisé – sans doute le plus serein de Kōji Fukada. Ode aux secondes chances, il compose un récit d’une infinie tendresse sur ces chemins de traverse que prennent parfois les existences pour retrouver un équilibre. Loin de toute résolution spectaculaire, il célèbre la possibilité d’un nouveau départ, fragile mais profondément humain. Il suffit parfois de quitter la ville quelques jours pour entendre ce que le cœur murmurait depuis toujours !
O. J.




