Si le cinéma est le miroir de la vie, il reflète ce qui nous intrigue, ce qui nous réconforte et ce qui est insaisissable. Que le cinéma japonais soit donc peuplé de chats, cela ne pouvait que relever de l’évidence. Choyé dans les bars à chats (les neko cafés) et les entreprises, hommagé dans des sanctuaires dédiés, comme le Nyan Nyan Ji, il incarne symboliquement aussi bien la prospérité que le malheur. Ainsi, aux joyeuses pattes levées des maneki-neko s’oppose la mythologie sombre du bakeneko et du nekomata. Le fidèle bobtail japonais, la plus nippone des races de chat, montre ses taches tricolores et sa queue en tire-bouchon sur tous les écrans, des anime aux longs-métrages des grands maîtres, faisant souvent office de métaphore à quatre pattes ou tenant magistralement le rôle principal. Petit tour d’horizon non exhaustif de l’histoire d’amour entre le chat et le cinéma japonais.

Quand j’ai envie de pleurer, je fais semblant d’être un chat

Commençons par la fin, voulez-vous ? Détour chez Netflix, pandémie oblige, où le film Loin de toi, près de moi (Nakitai Watashi wa Neko wo Kaburu, littéralement – et très poétiquement – “Quand j’ai envie de pleurer, je fais semblant d’être un chat”) de Junichi Sato est sorti en juin dernier sans l’étape salles. La collégienne Miyo vit dans une famille recomposée qui peine à trouver son équilibre : elle est amoureuse (et le fait savoir, pas très subtilement d’ailleurs) de son camarade Hinode. Grâce à la rencontre d’un mystérieux vendeur de masques, elle parvient à se transformer en chat et à se frayer un chemin vers le cœur d’Hinode. Sa vie de jeune fille n’étant pas très joyeuse, pourquoi ne pas succomber à la tentation de devenir à jamais un chat ?

Assez doux et juste dans sa représentation des difficultés de la première adolescence (amours, harcèlement scolaire, conflits entre parents séparés…), le film fait du chat un symbole de loyauté, voire de fidélité absolue, une vertu qu’on a tendance en Occident à prêter au chien, le “meilleur ami de l’homme”, alors que le chat est vu comme indifférent et sournois. Le chat est également celui face auquel, dans une société normée où les élans individuels sont souvent étouffés face aux devoirs, on peut enfin être nous-mêmes.

Sa “miajesté” le chat

Pépite ultra-féline du Studio Ghibli, Le Royaume des Chats (2002) de Hiroyuki Morita met en scène pour la deuxième fois les personnages de Baron et Muta, déjà apparus dans Si tu tends l’oreille. Si dans les dessins animés où les humains et les animaux se côtoient et s’affrontent, les catégories animales se divisent uniformément en “gentils” et “méchants”, on note ici que le bien et le mal peuvent être parfaitement incarnés par une seule et même espèce.

En effet, tout comme dans les mythes et légendes nippons le chat peut être de bon augure (maneki-neko) ou un mauvais présage (bakeneko), les chats de Morita s’échappent d’une morale à deux couleurs. La “gratitude du chat” (titre original du film) semble au premier coup d’œil une vertu, mais elle bifurque et prend un tournant imprévu. Ainsi les éléments de conte de fées – le “royaume”, le “mariage avec le prince”, etc. – se teignent de nuances de cauchemar. Entre le bien et le mal, fantasques, bestiaux tant ils sont humains, les chats de Morita pourraient sortir de l’imaginaire de Federico Fellini, si celui-ci s’était adonné à l’art des animes.

 

On peut dire de même des chats-gardes de Wonderland : Le Royaume sans pluie de Keiichi Hara, la fable écologique que nous avions vu à sa sortie dans les salles. Le chat, multiple et fuyant toute définition, remplit le rôle de compagnon fidèle, unique dépositaire de la version la plus authentique de nous-mêmes, mais, au détour d’une rêverie, peut s’animer d’un esprit bien plus malin, pensant, parlant et défiant. Mais peut-être est-ce bien parce qu’il est un miroir si énigmatique de nous que nous n’avons cesse d’y plonger le regard pour tenter de nous déchiffrer ?

Mon chat, mon bébé

Même quand elle est périphérique, ponctuation discrète du récit, la présence du chat s’impose sans besoin d’aboiements. Dans Asako I&II , le chat du couple formé par Asako et Ryohei, bien plus rangé que l’ancien amour de la protagoniste, semble incarner l’idée de domesticité d’un amour qui a mûri.

Dans l’éternel conflit entre “amour” et “gratitude” qui tiraille le couple, voire tous les couples de tous les temps, le chat semble aux premiers abords un témoin indolent et passif. Face aux bouillonnements plus ou moins étouffés de ses maîtres et aux secousses telluriques réelles ou psychiques qui l’entourent, le chat oppose un calme olympien qui paraît néanmoins rempli de conscience.

À l’image, Hamaguchi en fait un objet transactionnel qui marque les moment- clés du récit, des premiers instants de l’amour aux armistices finaux. Le chat qui, au sein d’un couple, tant à l’écran que dans la vie, peut faire office de répétition générale avant l’arrivée d’un enfant, assume chez Hamaguchi toute l’épaisseur de ce qu’il implique et même plus. Il rappelle également sous ses airs de sphinx les traits souvent indéchiffrables d’Erika Karata qui, comme le torrent du dernier plan du film, gonfle et menace de déborder : « mais qu’est-ce que c’est beau ! ».

(edg)