Synopsis
Fuyuko mène une vie discrète et solitaire, rythmée par son travail de correctrice et quelques rares sorties avec une collègue extravertie. Sa rencontre fortuite avec un professeur de physique, avec qui elle partage une fascination pour la lumière, vient peu à peu bousculer ses habitudes. À son contact, Fuyuko commence à regarder le monde différemment, sort de son isolement et se confronte, pour la première fois, à ce qu’elle n’avait jamais osé vivre.
En images
1 / 2L'avis d'Hanabi
Adapté du best-seller de Mieko Kawakami, le nouveau film de la réalisatrice d’Aristocrats a illuminé Cannes de sa grâce. Une œuvre magique qui réenchante notre regard sur le monde.
Révélée avec Aristocrats (2022), Yukiko Sode s’est imposée comme l’une des voix les plus élégantes et affûtées du nouveau cinéma japonais. Sous les atours feutrés du mélodrame amoureux, elle auscultait les rapports de classe et des injonctions faites aux femmes, à travers les destins croisés de deux héroïnes que tout oppose, qu’une sororité inattendue finissait pourtant par rapprocher. Présenté à Cannes en 2026 dans la section Un Certain Regard, De toutes les nuits, les amants, adapté du roman à succès de Mieko Kawakami, poursuit son exploration des liens qui se nouent à l’écart des normes, mais déplace son regard vers un territoire plus insaisissable : celui de l’intime, de ces infimes variations qui façonnent l’existence. Comme l’écrivait ce cher Merleau-Ponty, « le monde est non pas ce que je pense, mais ce que je vis ».
Rencontre dans la nuit tokyoïte
Correctrice passant ses journées à traquer les fautes dans les manuscrits des autres, Fuyuko semble avoir perdu la grammaire de sa propre existence. Dissoute dans l’immensité de Tokyo, elle avance comme en apesanteur, prisonnière d’une routine millimétrée dont elle ne semble ni souffrir ni vouloir s’extraire. Jusqu’à sa rencontre, aussi fortuite que cocasse, avec Mitsutsuka, professeur de physique fasciné par la lumière, au sens quantique comme poétique du terme. Entre eux, rien qui ressemble au coup de foudre. Plutôt une attraction ténue, comme celle de deux particules élémentaires qui se retrouvent périodiquement, sans trop savoir pourquoi. À l’abri du tumulte de la ville, Mitsutsuka aide Fuyuko à voir ce qui était déjà là, tapi dans l’ombre. Loin des récits de renaissance où l’amour ferait office de remède miracle, Sode filme une lente rééducation du regard. La rencontre ne guérit rien, n’efface ni les blessures ni la solitude de Fuyuko : elle change simplement la façon dont elle les habite. La jeune femme demeure maladroite, opaque, parfois même difficile à comprendre. Mais quelque chose circule à nouveau entre elle et ce qui l’entoure. De toutes les nuits, les amants avance ainsi par petits pas de côté plutôt que par grandes révélations : déambulations nocturnes, conversations suspendues, gestes esquissés et situations fantasques… comme cette dégustation de soupe à la terre dans un restaurant gastronomique ! À l’image de la lumière dont parle Mitsutsuka, l’émotion ne se laisse jamais saisir directement mais se révèle par ce qu’elle éclaire. D’où cette impression étrange de voir le film se dérouler moins devant soi qu’en soi. Sa durée épouse cette temporalité flottante où les choses ont besoin de temps pour atteindre la conscience. Il faut accepter de suivre Fuyuko dans ses détours, ses pensées, ses journées apparemment insignifiantes pour éprouver, à notre tour, ce qui se transforme.
En images
1 / 2Deux êtres qui apprivoisent l’inconnu
Et puis il y a cette idée magnifique, presque vertigineuse, que la lumière ne sert pas seulement à rendre les choses visibles : elle révèle aussi tout ce qui nous échappe. Ce que Fuyuko découvre auprès de Mitsutsuka n’est pas tant une vérité sur elle-même qu’une manière de consentir à l’inconnu. Leur relation est ainsi moins une histoire d’amour qu’une expérience de présence : deux êtres qui ne savent pas exactement ce qu’ils cherchent mais qui acceptent de se retrouver, encore et encore, dans cet espace fragile où quelque chose peut advenir. Porté par des interprétations d’une grande justesse et une superbe photographie en 16 mm, dont le grain donne aux nuits tokyoïtes une texture envoûtante, presque tactile, De toutes les nuits, les amants fait peu à peu entrer le monde physique et intérieur en résonance, dans un éclat délicat et indescriptible, presque magique, de l’ordre du scintillement.
O. J.











