
Un film de Kiyoshi Kurosawa
Japon | 2h27 | Au cinéma le 27 janvier 2027
Dans le Japon féodal, Murashige trahit son seigneur et se retranche dans son château assiégé, où il fait prisonnier Kanbei, l’émissaire de son ancien maître. Mais bientôt, la menace n’est plus seulement extérieure : des crimes mystérieux se succèdent dans la forteresse. Murashige mène l’enquête, tandis que Kanbei semble toujours détenir la dernière pièce du puzzle. Menacé au-dehors et miné au-dedans, combien de temps Murashige pourra-t-il encore garder le contrôle de son château ?
L’année 2027 pouvait difficilement commencer plus en beauté qu’avec Le Château d’Arioka. Tiré d’un roman d’Honobu Yonezawa, immense succès au Japon depuis sa parution en 2021, le film nous plonge dans les luttes de pouvoir qui déchirent le Japon féodal. Pendant dix mois, alors que les armées d’Oda encerclent le château, les mystères se succèdent au fil des saisons. Des meurtres inexpliqués qui surviennent étrangement à point nommé, une tête disparue, un trésor dérobé, un espion infiltré conspirant contre le seigneur Murashige… On se croirait chez Agatha Christie au temps des samouraïs, où les alliances se font et se défont au gré des intérêts de chacun. À ce goût du polar et des intrigues politiques dignes d’Alexandre Dumas s’ajoute un savoureux jeu de dupes entre Murashige et son prisonnier Kanbei, stratège aussi brillant qu’insaisissable. Leurs échanges ont la subtilité des haïkus, chaque détour philosophique dissimulant une possible manœuvre stratégique.
Sous cette foultitude d’énigmes se dessine une réflexion autrement plus vertigineuse sur les ravages du pouvoir. « J’ai toujours su que tuer était vain » confesse Murashige qui refuse désormais de sacrifier ses hommes. Comme dans les grands films de mafia, la violence appelle la violence, les fidélités se négocient et les clans finissent par se déchirer pour assurer leur survie. « À qui puis-je me fier et à quel point ? » À l’image d’Ulysse dans L’Odyssée de Christopher Nolan, Murashige se retrouve seul face aux tragédies qu’engendrent son propre pouvoir, au risque de se perdre en défiant les lois de son monde. Le voilà presque étranger dans son château, trouvant en son prisonnier un interlocuteur plus précieux que ses généraux. « Tu n’as jamais envisagé de renverser l’ordre établi » lance-t-il à Kanbei. Et quel ordre, imposé par des hommes autrement plus fous que lui, prêts à sacrifier leur peuple pour préserver leur suprématie ! Une solitude tragique que Kurosawa désamorce parfois avec un humour savoureux : pour le seigneur Murashige, passé maître dans l’art de la cérémonie du thé, une simple jarre peut déclencher des fureurs dignes des plus grandes batailles ! Masahiro Motoki est magistral dans ces ruptures de ton, laissant affleurer sous l’autorité du chef de guerre une sensibilité qu’il peine à contenir. Et, au fond, un homme que l’art du thé enivre davantage que celui de la guerre…
Kurosawa orchestre les rivalités avec un raffinement exquis. Les mouvements des guerriers et de la caméra composent une chorégraphie fascinante, donnant au château une présence presque organique. Tantôt refuge aux pièces de bois baignées d’une lumière chaude, tantôt prison dont les murs semblent se resserrer sur ses occupants, la citadelle vit et respire, prise en étau entre le tumulte des hommes et une nature d’une insolente sérénité. Les intérieurs éclairés à la bougie, les costumes et les compositions picturales évoquent parfois la splendeur de Barry Lyndon de Kubrick. Quelque chose d’inquiétant circule dans ces espaces pourtant si paisibles. Et malgré la profusion des intrigues, jamais le film ne perd de son pouvoir de fascination. Jusqu’au dernier plan, Kurosawa conserve une longueur d’avance sur nous, spectateurs. « Les trésors ne brillent jamais autant que sous un œil averti ». À vous d’aiguiser le vôtre pour apprécier celui-ci !
O. J.
Crédits photos : Art House films



