
Un film de YUIGA DANZUKA
Japon | 1h55 | Au cinéma le 5 août 2026
Dix ans après la disparition tragique de leur mère, Ren et Emi se reconstruisent dans un Tokyo en perpétuel changement. Alors qu’il livre des orchidées, Ren tombe nez à nez avec son père, architecte-paysagiste de renom qu’il n’avait plus revu depuis des années.
Sélectionné à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2025, Des fleurs pour Tokyo, premier film prometteur du jeune réalisateur Yuiga Danzuka, tisse des liens sensibles entre la ville et ses habitants. L’architecture urbaine fait écho à la cellule familiale et en révèle les vides et les pleins, les points de force et les fragilités structurelles.
La famille, une architecture fragile
« Il est toujours en mouvement. […] Je crois que je ne l’ai jamais vu tout droit, debout, immobile. » À l’image de Tokyo, Ren ne s’arrête jamais. Livreur d’orchidées papillon, il sillonne la ville, cette ville qui grouille, qui grandit en haut et en large, qui s’efface pour se réécrire. Cette ville qui parle mais semble ne jamais écouter.
Depuis le suicide de leur mère dix ans plus tôt et le départ de leur père, sa sœur aînée Emi et lui ont trouvé chacun leur façon de se reconstruire. Elle, plus pragmatique, est sur le point de se marier, de fonder un foyer. Le romantisme, elle a dû l’enterrer avec sa mère et sa famille, rapidement désagrégée après le décès de l’une et la fugue de l’autre. Ren, lui, est resté accroché, comme l’enfant qu’il était à l’époque, aux souvenirs, aux « et si », aux fantômes.
Lors d’une livraison, il tombe nez-à-nez avec son père, architecte-paysagiste de renom de retour à Tokyo à l’occasion d’une exposition en son honneur. Cet homme, qui a tant œuvré pour des milliers d’anonymes à travers ses bâtiments, se retrouve alors confronté aux deux seules personnes bien réelles à qui il devait sa loyauté. Mais peut-on vraiment réécrire une histoire familiale si brusquement interrompue ?

Des fleurs pour Tokyo : perspective vs génération
Le titre japonais du film – nécessairement lost in translation – est un audacieux néologisme. En effet, Miharashi Sedai mêle miharashi, « vue, perspective » et sedai, « génération ». Le tissu urbain, à la fois sur-plein et vertigineusement creux, rappelle visuellement et spirituellement le tissu familial et les individus qui le composent. La ville évolue bien trop souvent dans un « dialogue de sourds » (terme qui revient régulièrement dans la bouche de l’architecte-patriarche) avec ses habitants, délogeant ses SDF, effaçant son passé pour aller vers un avenir stérile.
L’architecture est une métaphore que le cinéma japonais a plusieurs fois exploré. Il y a l’espace intime de la maison de Miraï, ma petite sœur de Mamoru Hosoda. Un espace conçu autour de la nature pour multiplier et fragmenter les usages et les perspectives, pour faire travailler l’imagination. Il y a l’architecture comme terrain de revanche et de reconquête d’une « chambre à soi » qui est bien plus qu’un espace physique dans A Man.
Dans Des fleurs pour Tokyo, qui se termine par l’énigmatique dédicace « À ma mère et à la ville », Yuiga Danzuka met en scène la friction entre l’individu et la masse, l’intime et le collectif, le personnel et l’anonyme. L’espace urbain dépasse et surplombe les comédiens, menus éléments imbriqués dans une architecture bien plus vaste et complexe qu’eux. La figure paternelle, cette figure qui a presque la même consistance fantasmagorique que la mère disparue, hante la ville sous forme d’un quartier qu’elle a conçu à l’époque de la dissolution de la famille. Ce quartier, pensé avec amour pour des milliers d’anonymes, est à la fois la concrétisation du succès de l’architecte et de la faillite du père.

Des visages comme des « paysages tout neufs »
Brand new landscape (« Paysage tout neuf ») est le charmant titre international du film. S’il évoque les changements de la capitale nippone, il pourrait s’appliquer aussi aux comédiens qui tiennent les rôles principaux et qui révèlent ici des facettes inattendues. Parmi eux, Kodai Kurosaki qui tient le rôle de Ren. Découvert dans Sous le ciel de Kyoto dans une version bien plus haute en couleurs, quoique jamais dénuée de sensibilité, et prochainement bouleversant dans le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi, il incarne ici le jeune tokyoïte inquiet, confronté, tout comme sa ville, à sa propre quête de sens. De l’autre côté de la tranchée des générations, son père, Hajime, joué par Ken’ichi Endô. Habitué des rôles de yakuzas chez Takeshi Kitano et Takeshi Miike, il incarne ici une virilité plus complexe et sinueuse, une « masculinité intériorisée », pour reprendre les termes du réalisateur, qui tranche avec son parcours précédent.
Avec Des fleurs pour Tokyo, Yuiga Danzuka signe un premier long-métrage prometteur. Visuellement et spirituellement méditatif, il offre un « paysage tout neuf » au jeune cinéma contemporain.
(edg)





