La Saveur des Ramen

Eric Khoo
avec Takumi Saitoh, Mark Lee, Seiko Matsuda, Jeannette Aw
En salles le 03 Octobre - Japon - 1h30

Masato, jeune chef de Ramen au Japon, a toujours rêvé de partir à Singapour pour retrouver le goût des plats que lui cuisinait sa mère quand il était enfant. Alors qu’il entreprend le voyage culinaire d’une vie, il découvre des secrets familiaux profondément enfouis. Trouvera-t-il la recette pour réconcilier les souvenirs du passé ? Plus que jamais, le cinéma de Eric Khoo donne faim. Des spécialités japonaises aux délicieux mets de Singapour, La Saveur des Ramen ouvre l’appétit sans jamais se tromper dans les mesures ni dans les ingrédients. Savoureux et délicat.

Cuisine et cinéma se sont toujours formidablement entendus. Les films qui mettent les petits plats dans les grands sont innombrables, des scènes de repas du dimanche dans Vincent, François, Paul… et les autres (1974) chez Claude Sautet au récit pantagruélique du menu du Festin de Babette (1987). Et s’il y a bien un continent qui sait rendre son cinéma savoureux : c’est l’Asie. Qu’il soit fait à Hong-Kong ou à Taïwan, en Chine ou au Japon, le cinéma asiatique sait mieux que les autres faire saliver, transformer un simple repas en famille ou entre amis en indispensable ingrédient culturel. Eric Khoo est un maître en la matière. Impossible de sortir de ses films sans être affamé, tant ils sont parcellés de recettes suculentes. Dès son premier long métrage (Mee Pok Man, en 1995), le personnage principal enchaînait les bols de nouilles fumantes. Dans son deuxième, 12 storeys (1997), on suivait les traces d’un vendeur de Yong Tau Foo (un plat de tofu farci). Dans Be with me (2005) ou My magic (2008), on ne compte plus les séquences où il est question de bouillons onctueux ou de raviolis vapeur, pour le plus grand bonheur de nos papilles dans les yeux.

La Saveur des Ramen ne déroge pas à la règle des gourmandises. Mais le film est imprégné cette fois d’une densité encore plus forte que d’habitude, brassant aussi bien l’enfance de ses personnages, leurs intimités touchantes, que la Grande Histoire. On y ressent une nostalgie du cinéma dont Eric Khoo était friand, ces westerns où les cow-boys passent leur temps à se réunir au coin du feu autour d’une assiette de haricots rouges cuits à la poêle ou d’un café bu dans des tasses en fer-blanc. Mais surtout : la nostalgie de sa mère dont il a gardé, comme beaucoup, des souvenirs émerveillés de petit garçon, des madeleines de Proust évoquant aussi bien des plats que des rituels, comme ces pique-niques au East Coast Park à dévorer du poulet au curry. La Saveur des Ramen fait l’évocation de ces instants magiques : il y est autant question de l’attachement à des goûts qu’à celui à une mère. Entre les deux, il y a Masato.

Ce jeune homme travaille aux côtés de son père, dans un restaurant japonais spécialisé dans les ramen (des pâtes mijotées dans un bouillon de viande ou de poisson). Il possède un certain savoir-faire mais n’y met pas tout son cœur. Lorsque son père, qui a perdu goût à la vie depuis son veuvage, meurt soudainement, Masato devient un orphelin qui ne connaît rien des autres membres de sa famille. Où sont ses oncles, ses tantes, ses grands-parents ? Pourquoi sa mère a-t-elle toujours gardé le mystère sur son enfance ? Il manque une pièce au puzzle. Masato décide alors de suivre le fil d’Ariane de ses origines et part pour Singapour. À la fois lieu de la rencontre de ses parents (qui se sont séduits lors de dîners, bien sûr…) que de réminiscences gourmandes (notamment : l’exceptionnel bouillon que préparait son oncle), la nourriture y dissipe les rivalités entre deux pays que la Seconde Guerre mondiale a séparé : le Japon (pays natal du père de Masato) et Singapour (dont est originaire sa mère).

La Saveur des Ramen est ainsi une grande histoire de réconciliation : Masato, enfant de la mondialisation et d’internet – c’est d’ailleurs avec l’aide d’une blogueuse culinaire qu’il recompose le parcours de ses parents… – va vouloir faire fusionner le souvenir d’un père et d’une mère qui s’aimaient en créant une soupe qui serait l’exacte combinaison du plat populaire japonais et de son équivalent singapourien (la soupe bak kut teh). Eric Khoo y trouve un moyen de travailler plus encore que d’habitude ses thématiques récurrentes : la nourriture et la mémoire. S’il avait déjà ébauché ce rapprochement dans Recipe, un téléfilm de 2013 inédit en France, où une femme-chef gardait le lien avec sa mère atteinte d’Alzheimer en apprenant sa recette de poulet au curry, il y accorde un soin tout particulier dans La Saveur des Ramen. Quelle plus belle idée que la création d’une soupe cosmopolite et universelle pour célébrer le cinquantenaire des relations diplomatiques entre Singapour et le Japon, désormais plus apaisées quoique toujours pétries de non-dits autour des années de guerre ?

Ces non-dits, Masato comme son père ou sa grand-mère qu’il finit par retrouver, les expriment dans leur manière de cuisiner, remplaçant les mots par des nuances délicates. Comme s’il existait un braille dans le goût, une manière de lire en quelqu’un comme dans un livre de recettes ouvert. Aux séquences de préparation des plats s’ajoutent des anecdotes qui les inscrivent dans l’histoire des deux pays. Y compris dans ses heures sombres, quand Masato découvre dans une exposition la brutalité qui s’est abattue sur ses parents dans les années 40.

La Saveur des Ramen fait œuvre de résilience jusque dans sa conception même : c’est un producteur japonais qui a proposé au Singapourien Eric Khoo de faire un film qui réunirait des acteurs des deux nations, jusqu’à Seiko Matsuda, une ancienne star de la J-Pop. La grande crainte du réalisateur était que les membres de son équipe restent arcboutés sur leurs cultures respectives, que Japonais et Singapouriens restent chacun dans leur coin, notamment lors des pauses repas. Mais dès le premier jour du tournage, le soulagement s’est fait : car c’est justement autour d’un plat de ramen que le courant est passé. Comme quoi la cuisine n’a de cesse de nous réunir et de nous donner goût à la vie ! A.M

Thème(s) du film : Cuisine, Différences culturelles, Famille, Voyages et explorations
Sélection(s) en Festival : Berlinale 2018
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