Dans un jardin qu'on dirait éternel


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Noriko et Michiko viennent de terminer leurs études. En attendant de savoir à quoi consacrer leur vie, elles sont poussées parleurs parents vers l’art ancestral de la cérémonie du thé. Noriko découvre à travers ce rituel la saveur de l’instant présent, et prend conscience du temps précieux qui passe… Michiko, quant à elle, a décidé suivre un tout autre chemin

Qu’il est agréable de boire un thé, en terrasse… Le serveur vous l’a servi en faisant déborder la surface sur votre coupole mais enfin, ce n’est que de l’eau, imprégnée d’un sachet bas-de-gamme d’Earl Grey… Vous y trempez un croissant roussi et faites davantage déborder l’ensemble. Quelques miettes tombent mollement dans votre manche, et vous grattent finalement. Une grand-mère malicieuse, au loin, vous observe d’un air qui veut dire : « Il va en falloir, du temps, pour former cet énergumène insouciant à l’art ancestral du thé » ! Kirin Kiki, ladite grand-mère et grande icône du cinéma japonais (souvenez-vous des Délices de Tokyo de Naomi Kawase, en 2015), égérie de Hirokazu Kore-eda (Une affaire de famille), joue donc ici son ultime rôle : celui d’une Maître de thé qui incarne à la perfection les leçons de vie qu’elle dispense. Elle qui quitta ensuite le monde, le 15 septembre dernier. Et c’est dire qu’on n’aurait pu imaginer plus bel hommage que ce film où le temps, une fois apprivoisé, permet d’accéder à un univers grandiose de spiritualité, simple, harmonieux, paisible ! Au doux repos.

L’étonnante Madame Takeda est de celles qui ré-enchante le monde, et sait écouter aussi bien les murmures du thé qui frémit que ceux du cœur des hommes. Tandis que le retour des beaux jours portent les habitants sur les plages de Yokohama ou dans les bars karaoké, elle fait le choix de la constance – « chaque journée est une belle journée », alors pourquoi chercher à combler l’existence par une frénésie humaine, trop humaine ? Son enseignement de la cérémonie du thé lui a déjà beaucoup dit des gourmandises intérieures et de la manière de s’emplir, sans débordements, de cette matière chaude et savoureuse qu’on nomme aussi la vie. Et quel enseignement ! Captivant, hypnotique : il gorge d’importance tout ce qui, pour beaucoup, n’en a pas. Ou en a trop, au point que l’analyse prend le dessus sur le lâcher-prise. La fluidité des gestes de Madame Takeda, du pliage d’une « simple » serviette à la finesse de ses petites pâtisseries, n’a ainsi pas beaucoup d’équivalent. Sans parler de la fascination qu’exerce forcément la découverte d’un rituel si riche et passionnant, inconnu à nos french bataillons, dont la vieille dame fait don avec sagesse et régal !

Ceci n’est qu’un début, un prétexte ou presque, vous le découvrirez, lorsque le film rejoint la quête de la jeune Noriko pour comprendre le sens profond de sa vie. Sa cousine Michiko, elle, préfère foncer dans l’existence sans prendre le temps du recul. Elle rêve de voyages, d’amour, d’une famille à fonder… Noriko admire cette insolence téméraire que sa timidité naturelle l’empêche d’appliquer. Sans idée du futur, elle se rend chaque samedi chez Madame Takeda pour apprendre. Le temps passe. Les saisons. Elle apprivoise peu à peu le sentiment d’éternité, où le respect de soi et des autres communient. 24 ans plus tard, à l’heure du bilan, on constate que sa cousine Michiko, par sa quête de modernité, a reproduit le schéma passéiste qu’on attend des femmes (quitter un travail pour finir mère au foyer). Noriko, elle, n’a peut-être pas fait de plans sur la comète, mais a vu son vœu s’exaucer : être capable de faire les mêmes choses, chaque année, de la même manière, détachée de l’angoisse d’un quotidien morne. Le vrai commencement de l’héroïne se tiendra ainsi à la fin, dans le frisson du bonheur. Le nôtre aussi, probablement.

Bien plus qu’un récit de transmission entre générations, ce premier film de Tatsushi Omori apprend à mettre des suppléments d’âme dans ses actes, pour devenir libre. Sa grande force est de rester aussi humble que l’est l’enseignement de Madame Takeda. Les mouvements de la caméra, aériens, rejoignent ceux de la vieille dame dans une osmose douce et sensible. Au beau milieu de ce jardin immaculé, hors du temps, l’image de Kirin Kiki, aux yeux rieurs, semble immuable. Dans un jardin qu’on dirait éternel l’honore une dernière fois autant qu’il sublime nos existences. « Un dernier film dans un premier », n’est-ce pas une belle image pour nous plonger dans le flot perpétuel ? Il ne tient donc qu’à nous d’infuser le monde, d’y déployer nos saveurs. Et de déguster cette tasse de thé. Essentielle, revigorante.

O. J.

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