
TOKYO, CES JOURS-CI
Une tranche de vie en 3 tomes par Taiyô Matsumoto
Dans sa trilogie Tokyo, ces jours-ci (Kana), Taiyō Matsumoto revient à la charge avec le lyrisme et l’intensité qu’on lui connaît pour raconter la quête de Shiozawa, un éditeur de manga qui démissionne suite à un échec professionnel. Malgré un univers professionnel impitoyable et une ville grouillante et pressée, Shiozawa se remet en jeu, à la recherche du manga idéal. Avec son trait qui doit tant à Mœbius et Miguelanxo Prado et son découpage cinématographique, Taiyō Matsumoto bâtit un havre de calme au milieu du chaos.
Tokyo, ces jours-ci : le premier jour du reste de ma vie

Kazuo Shiozawa démissionne. Après trente ans de bons et loyaux service en tant qu’éditeur de manga, un échec professionnel l’oblige à démissionner. C’est, comme il dit, un « acte de rédemption ». Rangée dans des cartons sa vie d’avant, son but est clair : « Tout d’abord, prendre quelques distances avec le manga. Et ensuite, trouver un nouveau centre d’intérêt ».
Facile à dire, moins facile à faire. On ne lâche une passion comme on jette un pantalon troué : quand ce n’est pas nous qui la suivons, c’est elle qui nous déniche. Shiozawa revient inlassablement au manga. Libéré des contraintes commerciales pressantes et des rythmes effrénés, il (re)commence enfin à voir le manga pour ce qu’il pourrait être : un puits de création.
De fil en aiguille, cet homme discret et attentif qui a comme seul confident un moineau de Java se lance dans un défi aussi inattendu que prévisible : une nouvelle revue de manga. Ici seraient publiés tous les auteurs et les autrices avec lesquels Shiozawa a travaillé par le passé et dont l’œuvre l’a touché. Certains d’entre eux ont lâché l’affaire, d’autres ont perdu leur flamme au profit du profit. Shiozawa le sait et veut réveiller en eux le feu assoupi.
Le manga, un sport de combat
« Si on n’est pas prêts à tuer nos mères quand on dessine, on n’a aucune chance de toucher le cœur de nos lecteurs ». Cette phrase, lancée dans le tome 2 lors d’une réunion de rédaction, en dit long sur le métier de mangaka. Faire des manga est un sport de combat. Auteur, éditeur, distributeur… tout le monde fait partie d’un engrenage impitoyable. Les ventes, l’avis des lecteurs, les adaptations : tout peut broyer la créativité, voire l’âme d’un individu.

À la façon de la série The Bear, qui retrace de façon ultra-réaliste les dessous d’une cuisine de restaurant, Tokyo, ces jours-ci est un portrait fidèle de l’univers du manga… et de ses rescapés. La création est toujours en péril, supplantée par les chiffres. Le corps et l’âme, souvent tourmentée, des auteurs sont mis à l’épreuve par des rythmes forcenés. Et pourtant, le portrait que Matsumoto fait de ce petit monde aux tentacules immenses est rempli de poésie, de tendresse. Les solitudes tourmentées des auteurs, la quête humaine et artistique du protagoniste, la ville qui se déploie : rien de tout cela n’est dépourvu d’empathie. Tout résonne.
La mission de Shiozawa, ce n’est pas seulement publier quelque chose de nouveau. C’est publier autrement. C’est respecter le rythme de la plume, permettre à un(e) mangaka de s’immerger très profond en soi et respecter aussi son refus d’écrire. Y parviendra-t-il ?
Une plume à la croisée des chemins

Une nouvelle fois, le trait de Taiyō Matsumoto va droit au cœur. Son découpage cinématographique si attentif aux détails. Son style insaisissable à la croisée du Japon et de la BD européenne. Mœbius, Enki Bilal, Miguelanxo Prado : ces modèles l’ont conduit vers une autre planète, résolument unique.
Dans Tokyo, ces jours-ci, la ville est à la fois intime et vaste. À l’intérieur nuit des mangaka qui enchaînent les nuits blanches s’oppose l’extérieur nuit silencieux de la ville qui dort. Tours, ruelles, petites librairies, minuscules appartements en location, open space, restaurants chinois, cages d’escalier : la vi(ll)e se niche souvent dans les recoins les moins pittoresques. Et Matsumoto sait la saisir. Avec lui, même les échecs valent la peine d’être vécus.
(edg)
Traduit du japonais par Thibaud Desbief
148×210 mm
220 pages





