
Un film de Takashi Miike
Japon | 2h09
34 avisInspiré d’une histoire vraie, ce thriller judiciaire haletant, signé Takashi Miike, explore la frontière fragile entre mensonges et réalité.
Seiichi Yabushita, professeur d’école élémentaire, se veut strict mais juste. Lorsqu’une mère l’accuse d’avoir humilié son fils, tout bascule : la presse s’enflamme, la rumeur enfle, l’opinion s’emballe. Pris dans la tourmente, Yabushita tente de défendre sa propre vérité… Au risque de la voir se retourner contre lui.

Même les plus fervents amateurs du genre doivent l’avouer : les films de procès s’enlisent trop souvent dans des mécaniques bien rodées – exposition des faits, plaidoirie, retournement, résolution… Mais quand s’en empare un cinéaste aussi flamboyant et indomptable que Takashi Miike, célèbre pour ses éclats de violence stylisés (13 Assassins, Audition, Ichi the Killer), il ne peut que prendre tout le monde à revers ! Inspiré d’un fait divers qui fit sensation au Japon, Sham plonge dans le cauchemar d’un homme qui croit en la justice, avant de réaliser que la vérité n’est peut-être qu’une illusion – un délire collectif de plus. Puissant écho à Rashomon d’Akira Kurosawa, où la vérité se fragmente selon les perspectives, ce thriller judiciaire d’une élégante sobriété (forcément trompeuse de la part de Miike) prend des chemins de traverse sombres et inquiétants. Dans sa quête désespérée de rédemption, c’est tout un système de manipulation médiatique et judiciaire que Seiichi Yabushita mettra à nu. À l’ère des fake news, où les intérêts d’une minorité écrasent souvent les faits, comment savoir ce qui est vrai ? « Le jeu est truqué » concluait déjà Bodie dans The Wire.

À première vue, Seiichi Yabushita ressemble à s’y méprendre à un instituteur ordinaire, soucieux du bien-être et de la réussite de ses élèves. Mais derrière cette façade se cache une relation troublante avec l’un d’eux… une attention qui frôle l’obsession, voire le harcèlement. Au point d’être accusé par sa mère d’avoir tenté de pousser son fils au suicide… Dans un prologue glaçant, à la barre du tribunal, elle dépeint Yabushita comme un monstre, un être sordide qui abuse de son pouvoir pour écraser plus faible que lui. Jusqu’à ce que le récit se déplace vers le point de vue de l’enseignant… Grâce à une structure narrative en miroir, chaque version des faits s’affronte, dans un vertige d’incertitudes. Après tout, cette histoire ne semble-t-elle pas plus tirée par les cheveux que les accusations portées contre Yabushita ? Et si le prétendu coupable n’était, en réalité, qu’une victime de plus ? Traîné en justice, diffamé par les médias et abandonné de tous, Yabushita plonge dans les abîmes de la culpabilité et de la manipulation. Les performances de Go Ayano et Kô Shibasaki (actrice emblématique de Battle Royale, récemment vue chez Kiyoshi Kurosawa et Ryota Nakano) sont tout simplement magistrales : les deux acteurs parviennent à incarner les multiples facettes d’un même visage comme les deux côtés d’une même pièce, où chacun porte en lui sa propre dualité.

Avec une rigueur implacable et captivante, Takashi Miike revisite son propre art pour dénoncer une société assoiffée de scandale, prête à sacrifier des individus sur l’autel d’une « mascarade » (titre originel du film). En jouant subtilement avec les zones grises de la nature humaine, à la violence aussi sourde qu’intérieure, il interroge la nature même de la justice, des médias et de l’opinion publique, capables de fusionner en un tribunal impitoyable. Dans ce crescendo psychologique tout en tension, c’est finalement un miroir déformé de nous-mêmes que Sham nous tend : au fond, n’est-il pas plus simple de préférer les coupables désignés aux vérités gênantes ? Il est enfin temps de douter : Socrate se l’imposait à lui-même…
O. J.





