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L’infirmière

Ichiko est infirmière à domicile. Elle travaille au sein d'une famille qui la considère depuis toujours comme un membre à part entière. Mais lorsque la cadette de la famille disparaît, Ichiko se trouve suspectée de complicité d'enlèvement. En retraçant la chaîne des événements, un trouble grandit : est-elle coupable ? Qui est-elle vraiment ? Un thriller psychologique retors et fascinant.

Qui est vraiment Ichiko ? Une infirmière innocente prise dans la tourmente d'un terrible règlement de compte ? La coupable idéale d'un sombre fait divers, tant son comportement semble aller à rebours de la bien-pensance japonaise ? Ou bien une manipulatrice au sang-froid implacable ? Au terme de ce thriller psychologique construit avec sobriété, intelligence et malice, il est fort possible que le trouble apparaisse au final comme le seul grand vainqueur.

L'ouverture du film se fait sur une femme entrant dans un salon de coiffure. Elle répond au nom de Risa Ichida. Alors qu'une étrange intimité s'installe d'office entre le coiffeur et elle, lui refusant presque de lui couper les cheveux tant il les trouve beaux, elle soutient magnétiquement son regard et réitère son besoin de « changer de tête ». Nous comprenons très vite qu’elle n’a pas changé que cela, puisque derrière l'identité de Risa Ichida se cache Ichiko. Qu’est-elle en train de manigancer ? Elle semble pourtant mener une vie droite et honnête comme infirmière, s'occupant notamment d'une grand-mère à domicile, si patiemment, avec tant de douceur, qu'Ichiko est la favorite de la famille. Les deux petites-filles, en particulier, lui vouent un attachement sans borne. Saki et Motoko, toutes deux adolescentes, scruteraient même Ichiko comme ce grand modèle féminin qu'elles rêveraient d'incarner un jour. L'énigmatique Motoko s'avère immodérément troublée par celle que le temps a rendu plus belle et plus inspirante que les jeunes de son âge. Au point qu'elle éprouve davantage de sentiments pour elle que pour son propre petit ami – le coiffeur de l'ouverture… Nous pourrions nous arrêter là, continuer à regarder Ichiko vaquer joliment à sa vocation, avoir de l'empathie pour cette jeune fille qui garde en son cœur un amour inavouable, sous-couvert d'éveil des sens adolescents... Sauf que Saki disparaît un beau jour. Kidnappée. Le coupable ? Seules Ichiko et Motoko le connaissent.

Déjà dans son encensé Harmonium qui avait obtenu le Prix du Jury Un Certain Regard à Cannes en 2016, Kôji Fukada privilégiait les tableaux ambigus, chargés d'émotion, à la mécanique narrative elliptique implacable. L'infirmière reprend avec ambition ce dispositif, faisant cohabiter trois temporalités. Dans la première, une lente descente aux enfers pour Ichiko qui s’enfonce dans le mensonge. Dans la deuxième, Ichiko est devenue Risa Ichida et cache ses intentions au monde. La dernière est celle d’un rêve éveillé, où s'immisce le diagnostic d'une schizophrénie potentielle, avant que ne sonne le réveil. Ce jeu sur les strates de temps permet de montrer brillamment les différents contours de sa personnalité, d'en saisir la complexité, à la fois complice et victime, dans le crime et dans son châtiment. En trame de fond, un commentaire social passionnant se dessine finement, sans en être le sujet central comme dans un film de Hirokazu Kore-Eda. On y voit combien la société japonaise est empreinte de solitude - mais quelle société moderne ne l'est pas ? - et qu'une destitution sociale là-bas plus violente a un impact sans retour sur l'équilibre de celui qui la subit. Le harcèlement est une composante de la société féodale japonaise et sa spirale est vertigineuse pour ceux qui, comme les infirmières, sont en lien avec les « impurs ». « Ichiko apprend à ses dépens que la position sociale, l’estime de soi et les liens humains sont comme les différents étages d’un bâtiment construit sur un sol sablonneux. » précise Kôji Fukada, conscients des sables mouvants dans lesquels nous évoluons tous. L’infirmière est un film plus qu’incontournable cet été, d'autant qu'il fait écho à la bravoure du personnel soignant qui continue à prodiguer du soin même dans les pires moments. Last but not least : le prochain film du réalisateur Suis-moi je te suis, fuis-moi je te fuis est l'un des élus de la Sélection Officielle de Cannes 2020. O. J.