
Cela ne fait aucun doute : Midori a tué ses enfants. Alors que les émissions télé s’égosillent sur son cas et que son procès fait craindre le pire – la peine de mort, légale au Japon – une seule femme, une journaliste française, essaiera de franchir le mur de la sidération et de répondre à une question cruciale. Pourquoi une mère en vient-elle à commettre un infanticide ? Porté par la plume précise et tranchante de Karyn Nishimura, correspondante au Japon, L’affaire Midori (Éditions Picquier) nous plonge au cœur d’un Japon impitoyable.
Les faits
L’affaire Midori s’ouvre sur la fin, la pire des fins. On a trouvé un petit corps, découpé et dissimulé dans une litière. L’odeur a mis en alerte un voisin, un voisin qui s’est bien gardé d’alerter quand il entendait la mère et la fille crier. On ne se mêle pas. Car oui, c’est une fille qui est dans la litière et c’est sa mère qui l’y a mise. À partir de là, c’est la chorégraphie des journalistes à la porte, les caméras, les « experts ». La culpabilité de Midori est hors de question : son affaire, n’est pas de celles où l’on cherche un coupable.
Midori n’a même pas 30 ans et un visage absolument anonyme. Quelques jours après son arrestation, coup de théâtre. Suite à des tests ADN croisés, une deuxième macabre découverte est déballée dans les médias. Elle aurait déjà tué – des jumeaux cette fois, à peine nés. Quand son procès viendra, il ne sera donc plus question d’un infanticide mais de trois. Ce n’est donc pas son acquittement qui est en jeu mais la nature de sa condamnation. Car au Japon, la peine de mort est légale et largement approuvée par la population. Midori sera-t-elle la première mère meurtrière à affronter la pendaison ?
Les causes
Les émissions concernant les meurtres et le procès imminent se multiplient. Cependant, aucune ne semble affronter une question pourtant primordiale : pourquoi ? Pourquoi une mère arrive-t-elle à commettre l’irréparable ? Faut-il, pour cela, être une mère monstrueuse ou n’importe quelle mère, selon le contexte, peut ôter la vie de ses enfants ? Dans le brouhaha médiatique, une seule personne semble s’intéresser à la question. C’est une journaliste française qui travaille pour les agences de presse. Mère à son tour, plongée dans un contexte culturel qu’elle aime mais qui lui demeure étranger, elle s’intéresse à l’affaire Midori, puis en devient comme obsédée.
Le fait est que le système judiciaire nippon, que l’on comprend peu et que l’on connaît mal, ne semble avoir aucun besoin de creuser dans l’intériorité de l’accusée. Bien que troublée, notre journaliste part explorer la vie de la meurtrière. Et si sa vie n’a rien de la monstruosité fatale qui nous arrangerait tant, elle a été méchamment amochée par les événements. Un sur tous : 2011, le tremblement de terre et l’accident nucléaire de Fukushima. Des milliers de morts, des parcours brisés, des vies délogées et mal relogées. C’est ici le point de rupture qui conduira Midori dans une spirale de précarité et de mauvaises rencontres qui lui feront perdre tout contrôle sur son propre destin.
Petites et grandes histoires
Ce que Nishimura arrive à voir, c’est que les histoires sont toutes reliées entre elles. Avec un grand « H » ou pas, toute histoire de vie est traversée par d’autres histoires. Il y a les infanticides, certes, mais il y a aussi Fukushima, les attentats aux gaz sarin, l’emprisonnement de Carlos Ghosn. Toute grande histoire traverse et déroute le débat, les psychés, le quotidien. L’histoire de Midori, de son enfance à son procès, est imbibée d’autres histoires, plus grandes et plus incontrôlables.
La prose de Karyn Nishimura, correspondante au Japon pour Libération et Radio France, doit au journalisme son objectivité, son adhérence au factuel – et ça n’aide pas à dorer des pilules impossibles à avaler. L’histoire de Midori n’est pas un fait réel et la journaliste qui raconte son histoire n’est pas forcément Nishimura. L’affaire est néanmoins entièrement basée sur des faits réels et Nishimura pourrait bien en être la narratrice.
Ce que cette fiction vraisemblable révèle, c’est un pan de la société japonaise que l’on a du mal à appréhender, à comprendre ou à vouloir affronter. Viscéral et objectif à la fois, L’affaire Midori met en lumière les contradictions d’un Japon dont les principales qualités – la discipline, l’effacement de soi, le sens du collectif – peuvent se transformer dans ses pires défauts.
(edg)






