
Un film de YUJI KAKIZAKI
Japon | 2h13
51 avisCouronné aux festivals de Londres et Édimbourg, un huis clos d’une rare densité sur les déchirements intérieurs d’un samouraï, porté par un jeu et une mise en scène tout en nuances.
À Edo, Kyūzō, vassal du shogun, est condamné à se donner la mort pour une faute infime mais impardonnable : avoir éraflé l’arc de son seigneur. Dans sa maison, le temps s’arrête : Kyūzō vacille, son épouse prépare la cérémonie tout en préservant leur fils, la servante refuse de les abandonner… Il ne reste que quelques heures à Kyūzō : sera-t-il tenu par l’honneur… ou rattrapé par la vie ?

Vous rêviez secrètement d’être un samouraï ? Seppuku : L’honneur d’un samouraï ne vous fera pas regretter cette vocation manquée… À l’époque d’Edo, lorsqu’un délit était jugé, un samouraï pouvait être condamné au seppuku (littéralement : se donner la mort dans un cérémonial aussi codifié que sanglant). Il suffisait d’une maladresse infime pour qu’une vie entière bascule. Il en va ainsi du destin de Kyūzō, vassal du shogun. Ce guerrier irréprochable, loyal jusqu’à l’abnégation, se retrouve contraint au suicide rituel pour une faute dérisoire : avoir éraflé l’arc de son seigneur. À côté, le management d’Amazon passerait presque pour une cure thermale… À partir de cette prémisse absurde, Yuji Kakizaki déploie une œuvre d’une force humaniste saisissante. S’il emprunte aux codes du jidai-geki (films d’époque en costume), c’est pour mieux les renverser : au lieu d’un récit martial ou héroïque, il propose une méditation sur la dignité, les valeurs et l’injustice. Au fil des heures qui s’égrènent avant l’exécution, l’honneur vacillant de Kyūzō laisse place à un vertige plus universel : la conscience aiguë de sa propre fin. « En tant que samouraï et en tant qu’homme, je n’ai jamais craint la mort. Mais penser que je n’éprouverai plus jamais ni douleur ni souffrance… Je préférerais vivre et souffrir pour l’éternité. Ne plus rien ressentir, oublier tous mes souvenirs… C’est un néant que je crains. »

À l’instar de Hara-kiri de Masaki Kobayashi, chef-d’œuvre absolu du genre, Seppuku interroge de front l’absurdité d’un système où l’honneur prime sur la vie. Le film ne fantasme rien, surtout pas les codes de l’époque : il montre la cruauté d’un pouvoir rigidifié, qui devient une machine à broyer les êtres avec une mécanique kafkaïenne qui n’est pas sans rappeler La Colonie pénitentiaire. Le bushido n’y apparaît pas comme une noble discipline guerrière, mais comme un système qui écrase et cloisonne, jusqu’à étouffer l’humanité. Pourtant, celle-ci reste capable de résistance. Dans l’étau du rituel funèbre, Kyūzō demeure profondément humain, humble dans son rapport aux autres et au monde (« Quel que soit son rang, l’homme partage les mêmes peurs et pensées »). Sa femme Yoshino, figure lumineuse, prépare avec une dignité déchirante la cérémonie mortuaire tout en protégeant du mieux qu’elle peut leur fils de la fatalité. Plus encore : elle brave les interdits en apprenant en secret à lire et à écrire à leur servante d’origine paysanne. Les mots manquent pour traduire la beauté d’un tel geste de bienveillance clandestine. Dans une société obsédée par l’honneur, Yoshino incarne la vraie vertu… Sorte de dépositaire d’un bushido moral, infiniment plus noble que celui dicté par les institutions. Dans la mécanique implacable du pouvoir subsiste ainsi un souffle de poésie, comme ce haïku offert à Yoshino par un ami de Kyūzō – véritable chant du cygne, au péril de sa propre vie.

Derrière cette reconstitution historique aussi sobre que poignante, Seppuku résonne étrangement avec notre époque : au XXIème siècle, où 1 % de la population possède plus que les 99 % restants, les élites rivalisent d’imagination pour broyer leurs semblables, preuve de leur puissance autant que de leur faillite morale. En sondant les tourments intérieurs de son héros, le film rappelle que toutes les vies se valent et se répondent. Aucun être humain ne devrait avoir le monopole des couchers de soleil (« Dans quel monde être contraint de mettre fin à sa propre vie est-il une bonne chose ? ») Mais chacun peut, en revanche, lever un soleil pour autrui – par amour, par respect, par courage. Être samouraï, au fond, tient moins de l’art du sabre… que de celui de la lumière.
O. J.





