Japonismes/Impressionnismes

Du 30/03 au 15/07

Musée des Impressionnismes, à Giverny, Japonismes/Impressionnismes



L’exposition ne se se contente pas d’inclure à son générique les plus grands noms de la peinture occidentale de la 2ème moitié du XIXème siècle, à savoir Manet, Monet, Van Gogh, Vuillard etc… Elle se veut d’abord une démonstration implacable des influences de l’art japonais sur ceux-ci, phénomène qui prit, dès les années 1870, le nom de “Japonisme”.

 

Avec la signature de traités commerciaux bilatéraux dans les années 1850, puis grâce aux expositions universelles, les productions japonaises ont commencé à affluer en Europe, notamment en France. Les exportations s’intensifient encore durant l’ère Meiji, période de modernisation et d’ouverture du pays, qui débute officiellement en 1868 avec le rétablissement de l’empereur.

William Merritt Chase, “The Blue Kimono”, 1888
George Hendrik Breitner, “Fille en kimono blanc”, huile sur toile,
1894, Rijksmuseum Amsterdam, Amsterdam

De nombreux artistes se prennent alors de passion pour ces objets éminemment exotiques et les collectionnent. Laques, éventails, soies, paravents, estampes prennent place dans leurs salons, leurs ateliers. A Paris, le kimono intègre la garde-robes des élégantes comme vêtement d’intérieur et l’ombrelle devient un accessoire. La première salle de l’exposition atteste de cette mode, qui portée par l’imaginaire de la geisha, se retrouve dans les tableaux de George H. Breitner ou William Merritt Chase, rivalisant ici de raffinement.

Paul Gauguin, “Soyez amoureuses vous serez heureuses”, projet d’éventail, 1894, collection particulière

C’est l’aspect décoratif qui séduit encore à travers cet objet typique — l’éventail japonais– destiné à être accroché. Degas en peint énormément, intrigué par le format inhabituel du support, il y place ses danseuses, comme Gauguin ses tahitiennes tandis que de Nittis s’inspirent de motifs japonisants — chauves-souris, iris sous la lune…

Hiroshige, “Vent, pluie et tonnerre à Kameyama,”, vers 1833–1834, estampe, ancienne collection Edourad Vuillard

Plus loin, on découvre de nombreuses estampes ayant appartenu à ces peintres majeurs : Monet, Signac, Van Rysselbergh, Mary Cassatt, Van Gogh, Maurice Denis, Vuillard . Leur goût se porte vers les pièces les plus remarquables, celles d’Hokusai, Utamaro et Hiroshige notamment, favorisé par des marchands éclairés tels Siegfried Bing et Hayashi Tadamasa. Il faut les admirer pour elles-mêmes, mais aussi bien les observer pour se les remémorer dans la dernière partie de l’exposition.

 

La gravure japonaise va jusqu’à donner lieu à une exposition à l’École des beaux-arts en 1890, appréciée par la plupart des artistes impressionnistes et postimpressionnistes.

 

Si certains produisent eux-même des gravures, beaucoup ont tiré de leur proximité avec l’estampe japonaise un enseignement qui bouleverse de façon radicale, les conventions de l’art occidental héritées de la Renaissance, voire de l’Antiquité. Ils s’en approprient certaines caractéristiques, qu’ils assimilent à leur propre langage plastique : l’aspect bi-dimensionnel des compositions, les vues en plongée, l’adoption de plusieurs points de vue, la schématisation des traits et l’absence de modelé des figures, le goût des motifs et de l’arabesque, celui des aplats de couleur

Van Gogh, “Agostina Segatori”, 1887, Musée d’Orsay -schématisme des traits du visage, aspect décoratif des motifs de la robe, bi-dimensionnalité de la représentation.
Gustave Caillebotte, Détails de “Capucines” (projet de création), huile sur toile, 1892, collection particulière et de “Parterre de marguerites”, 1892–1893, Musée des Impressionnismes, Giverny — Le goût des motifs.
Paul Gauguin, “La Ronde des petites bretonnes”, 1888, National Gallery of Art, Washington — les silhouettes s’aplatissent…
Paul Sérusier, “L’Averse”, huile sur toile, 1893, Musée d’Orsay — la pluie tombe comme dans une estampe de Hiroshige.
L’attraction des couleurs complémentaires et effet de fluidité chez Paul Signac, “Saint Briac”, 1890, Remagen, Arp Museum, et Hiroshige, “Le Banc de Suraga”, vers 1833–1834, estampe.
La même délicatesse du trait dans les estampes de Mary Cassatt (ici “La Toilette”, vers 1891) et celles d’ Utamaro (ici “Takashima Ohisa se regardant à l’aide d’un double miroir”, vers 1795), que l’artiste américaine collectionnait.
Même élan dynamique pour “le Bec du Hoc” , de Georges Seurat (huile sur toile, 1885, Tate, Londres) et la fameuse vague d’Hokusaï (“Sous la vague au large de Kanagawa”, estampe )
La disparition de l’illusion de profondeur avec Claude Monet , “Nymphéas avec rameaux de saule”, 1916–1919, huile su toile, Paris, Lycée Claude Monet, don Claude Monet

Les exemples ne manquent pas dans la dernière partie de l’exposition : les fleurs e affirment leur aspect décoratif chez Caillebotte, les silhouettes s’aplatissent chez Gauguin, Signac semble reprendre l’association des couleurs bleue et jaune d’une estampe d’Hiroshige, il pleut chez Paul Sérier comme chez Hiroshige …

Bien sûr, gardons à l’esprit que la rencontre avec l’art japonais n’explique pas à elle seule ces innovations — la proximité avec la photographie par exemple, participa au goût pour des compositions plus planes — et les raisons du renouvellement des codes de l’art ne peuvent se résumer à des histoires d’influences. Mais cette exposition a le mérite de montrer ce que le marchand et critique Siegfried Bing écrivit en 1888, non sans lyrisme, à propos de l’art japonais, dans le premier numéro de sa revue Le Japon artistique :

“ Cet art s’est à la longue mêlé au nôtre. C’est comme une goutte de sang qui s’est mêlée à notre sang, et qu’aucune force au monde ne pourra éliminer.”