ART BRUT JAPONAIS II

Du 08/09 au 10/03

« Art Brut Japonais II », à la Halle Saint-Pierre, 2 rue Ronsard, 75018 Paris.
Ouvert tous les jours de 11h à 18h (semaine), de 11h à 19h (samedi) ou de 12h à 18h (dimanche).
Plein tarif : 9 euros / Tarif réduit : 7 euros



À l’occasion du TANDEM PARIS-TOKYO et huit ans après le succès du premier volet, la Halle Saint-Pierre, temple parisien de l’art brut et singulier, remet le Japon à l’honneur avec l’exposition « ART BRUT JAPONAIS II ». Un parcours impressionnant à travers les créations d’une quarantaine d’artistes involontaires, peut-être, mais véritables.

 

« Au commencement était la Bombe, et la Bombe avec Eux, et la Bombe, c’était Eux », écrirait Saint Jean si Saint Jean était né à Hiroshima ou à Nagasaki un 6 ou 9 août 1945, au moment où les B-29 américains lâchaient leur bombe A et que se déchiraient les villes, les vêtements, les corps et l’histoire.

C’est cette bombe qui hante la première salle de l’exposition « Art Brut Japonais II » et qui déflagre, à travers les tableaux des hibakusha, les survivants Masaki Hironaka (1939) et Yukio Karaki (1929-2016), sur le public pour qu’il ne reste rien d’intact ou de carré, pour que tout équilibre intérieur se brise et se fragmente.

 

La promenade à travers les œuvres des quelques quarante artistes japonais exposés à la Halle Saint-Pierre est une promenade dans une forêt de solitudes. Parce que l’art brut, c’est avant tout un art de solitudes, humaines et sociales, mais de solitudes habitées, grouillantes de monde parfois. En effet,  selon la définition du peintre Jean Dubuffet, l’art brut est « exécuté[e] par des personnes indemnes de culture artistique, dans [laquelle] donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions » (L’art brut préféré aux arts culturels, 1949).

Le terme « indemne » est bien choisi, car on dirait que la culture artistique est bien la seule chose dont ces âmes tourmentées aient été épargnées. Autistes, malades mentaux, handicapés ou marginaux, ces artistes qui ne savent pas de l’être font constamment de l’art, c’est une nécessité vitale, un moyen de donner un corps à un univers que la société des sains n’est pas en mesure de voir, d’appréhender. Par tous les moyens et tous les matériaux, de la peinture à la gravure, de l’origami à la sculpture, ce sont des galaxies intérieures aussi complexes que méticuleuses, à la fois illisibles et parfaitement logiques, qui nous sont restituées.

 

Qu’il s’agisse de villes, d’émissions télé, d’objets de la vie quotidienne ou de visages étrangers, les réalités qui viennent se frotter contre la vue et l’esprit de ces artistes sont traduites dans cette langue mystérieuse dont ils sont les seuls locuteurs : on y devine une grammaire, une syntaxe et une poésie abyssale. Mais on demeure bête et démuni, du mauvais côté du dictionnaire.

La ville a un impact singulier sur bon nombre de ces artistes. Les mégalopoles de gratte-ciels, les enfilades de bâtiments, les immenses panneaux publicitaires font germer chez eux d’autres villes, intérieures, impressionnantes.  Les villes invisibles (1972) d’Italo Calvino semblent ici avoir enfin trouvé leurs cartographes. Parmi ces géographes de l’impalpable, notons Norimitsu Kokubo et son gigantesque Panorama du monde (1995), un rouleau monumental de huit mètres contenant, dans le moindre détail, tout son univers, ou encore la série de Yasuhiro Kobayashi Sans titre représentant une ville qui, chaque année et à chaque nouveau tableau, s’efface peu à peu, un trait à la fois, ou bien les Villes connectées (2006-2017) de Shogo Harazuka, un autre exemple de cartographie minutieuse des obsessions.

 

Il y a quelque chose d’infiniment percutant quand on assiste à un art qui jaillit avec autant de fureur des abimes du besoin, des profondeurs, de nos profondeurs. Un art qui se fait et qui ne se pense pas. Un abandon total à ses manies.

On sort de la Halle Saint-Pierre un peu moins sûr de soi, un peu plus écorché, très troublé, moins entier, peut être, mais néanmoins multiplié. Habité.

 

(edg)