Portrait de nihonjin n.1 : Yomi Kamoike, tatoueur

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Yomi Kamoike tatoue chez The Golden Rabbit Tattoo Society, 10 rue Gambey, 75011 Paris.

 



Hanabi part à la découverte du Japon à travers les yeux de ceux et celles qui y ont été accueillis ou qui en sont originaires : étrangers au Japon (gaijin) ou Japonais (nihonjin) en France, chacun d’entre eux a une histoire simple ou rocambolesque, toujours unique, qui le relie au pays du Soleil Levant. Amour, hasard, travail, ennui : le départ a ses raisons que la raison ignore. Le portrait du Japon qui s’y dégage est celui d’un pays aux mille et unes nuances, privées et palpitantes.

Deuxième rencontre de notre périple intime : Yomi Kamoike, artiste tatoueur chez The Golden Rabbit Tattoo Society, à Paris.

 

 

Trait fin et malin, imagerie appliquée et faussement sage, le style de tatouage de Yomi Kamoike est à la fois ironique et profond, impertinent et dévoué. Rencontre avec le plus japonais des tatoueurs parisiens.

 

 

Qui es-tu ? Que fais-tu dans la vie ?

Je suis Yomi Kamoike. J’ai emménagé à Paris il y a presque un an jour pour jour. Je travaille comme tattoo artist chez Golden Rabbit Tattoo, où je suis spécialisé dans les tatouages de style japonais.

 

À quoi ressemblait ta vie de tatoueur au Japon et comment cette vie a-t-elle changé en France ?

Elle a énormément changé ! Au Japon, quand j’ai commencé à travailler, le tatouage était encore très peu accepté – c’est toujours le cas d’ailleurs. À 18 ans, rien qu’en me faisant tatouer, j’ai perdu pas mal d’amis. On m’a mis en garde. Ça a un peu changé maintenant mais le regard de la société n’a pas beaucoup évolué au final.

Au début, j’ai commencé à travailler dans un studio de tattoo à Tokyo. Au fur et à mesure, le fait que le tattoo était dans une zone grise est devenu évident. On n’avait pas envie de faire de vagues et d’avoir des problèmes avec la police, alors on a décidé de fermer le studio. J’ai travaillé pendant un temps de chez moi, puis j’ai loué un appartement pour en faire mon studio. Il y avait beaucoup d’amis tatoueurs autour de moi qui étaient sujets à des fouilles de police et j’ai eu envie d’être plus discret. Dans le Japon actuel, la profession de tatoueur n’est pas vraiment reconnue. Elle vit dans un endroit où le soleil ne pénètre pas. Depuis la France, c’est difficile à croire. Dans le train, ou en marchant dans la ville, je portais toujours des manches longues pour cacher mes tatouages. Même dans l’immeuble où nous habitions, le propriétaire m’a appelé un jour et m’a demandé de cacher mes tatouages pour ne pas importuner les autres locataires. Apparemment, les gens commençaient à poser des questions sur ma profession. Au Japon, c’est une chose qu’on ne veut pas voir ou accepter mais pour moi c’est une belle chose. J’aime ce caractère underground, ça rend le tatouage très spécial. On parle souvent de beauté cachée au Japon (kakusu bigaku) : pour moi, le tatouage en fait partie.

En venant ici, j’ai découvert une profession officialisée et avec un vrai cadre légal. Si on veut travailler correctement, le pays vous protège et vous reconnaît. Il y a des diplômes, des formations d’hygiène, des conventions… J’étais heureux de pouvoir tatouer un père et sa fille ensemble, ou de voir un professeur des écoles qui rencontre un élève pendant une convention. Au Japon, c’est absolument impensable.

 

As-tu choisi la France ou c’est la France qui t’a choisi ?

C’est une question difficile. Je veux croire qu’il y a un peu des deux ! Mon lien principal avec ce pays vient du fait que ma femme est française. Avant de la rencontrer, je n’avais pas vraiment d’intérêt pour la France. Avec elle, j’ai appris à connaître la France et sa culture et à l’apprécier petit à petit. En fait, c’est moi qui ai proposé à ma femme de déménager. Il y a deux ans, nous avons voyagé dans plusieurs pays d’Europe en été. Jusqu’alors, j’étais toujours venu à Noël, quand il fait froid. En été, j’ai découvert un pays très différent et vraiment superbe et l’image que j’avais de la ville a changé. Pour moi, Paris est une très jolie femme avec un très mauvais caractère. Avec elle, on n’a que des ennuis mais on peut voir de très belles choses. C’est encore un peu comme ça que je ressens la ville. Mais en ça, j’ai le sentiment d’avoir choisi la France.

 

Te rappelles-tu de la toute première sensation que tu as éprouvé en débarquant en France ?

La première fois que je suis venu, j’avais très peur. C’était il y a environ 7 ans, à Lyon. J’avais le sentiment de ne rien pouvoir faire tout seul et d’avoir besoin d’aide pour tout. Depuis cette première fois, je suis revenu plusieurs fois et maintenant je vis ici. Au Japon, je peux marcher dans la rue sans vraiment réfléchir. Mais en France, j’ai l’impression de devoir me grandir et projeter de la confiance pour pouvoir vivre. Maintenant, je me suis habitué et je me sens davantage moi-même. Finalement,  je trouve que les gens sont bien plus gentils qu’on ne le dit. Les Japonais disent souvent que les Français sont froids mais je trouve que ce n’est pas vrai. C’est un stéréotype que les touristes japonais doivent percevoir.

En tant qu’asiatique, on me confond souvent avec un Chinois. Au départ, j’avais envie de dire « Mais je suis japonais ! », je voulais protéger ma fierté de Japonais et me différencier. Clamer mon identité. Mais maintenant, je n’ai plus vraiment ce sentiment. Je suis toujours fier d’être Japonais mais je me perçois plus comme asiatique. D’ailleurs, ma famille vient probablement de Chine de toutes façons ! (Rires)

 

Quels sont tes grands défis de Japonais en France ?

La communication surtout. Il faut vraiment que j’apprenne la langue. Mais le premier challenge a été de trouver un studio et de faire mon travail. De surprendre mes clients, de les faire sourire. De faire découvrir aux Français qui ne connaissent pas le Japon une autre facette de mon pays par le tatouage.  Par exemple, les Français connaissent les yokais les plus célèbres comme les kappas, les motifs classiques, la vague d’Hokusai. J’ai envie de leur faire découvrir des secrets, de nouvelles images.

 

Y a-t-il quelque chose qui te manque de chez toi ?

Gohan, la nourriture ! La langue et la nourriture sont vraiment ce qui me manque le plus. Je ne réalisais pas a quel point la nourriture japonaise, ce que je mangeais si facilement tous les jours, pouvaient avoir une influence aussi viscérale. J’ai repris conscience d’à quel point la cuisine japonaise est fantastique. La nourriture japonaise a un effet rassurant pour moi et m’apporte du réconfort. J’ai la chance de vivre à Paris où beaucoup de Japonais cuisinent et vendent leurs produits. Je n’ai pas à manger du steak et de baguette tous les jours ! (Rires)

 

Quel est ton mot préféré en français et pourquoi ?

« Mes chaussettes sentent le fromage », les premiers mots que j ai appris ! J’aime bien des expressions comme « c’est pas grave » qu’on utilise facilement ici alors qu’au Japon, on serait pris pour un feignant ou quelqu’un de superficiel si on les utilisait. J’aime aussi le fait que l’expression « J’arrive » veuille dire en réalité « Attendez » quand on ne prend pas votre commande au restaurant . (Rires)

 

La France t’a-t-elle changé ? En quoi ?

Je pense que beaucoup de choses ont changé en moi. Ma vision du Japon a changé depuis que je le regarde de l’extérieur. Par exemple, quand je suis arrivé et que je ne parlais pas un mot de français, l’immigration m ‘a dispensé des cours de langue gratuits tous les matins pendant trois mois. Jusqu’alors, au Japon, parler, lire et écrire étaient une évidence mais là, d’autres élèves comme moi étaient incapables de le faire. Le fait de les rencontrer m’a permis d’ouvrir mon monde et mon cœur et de voir ces personnes comme beaucoup plus proches de moi que je ne les voyais avant. Au Japon, il y a les Japonais et il y a les autres, les gaijins. Cette expérience m’a permis de vraiment remettre cette vision des choses en question. Nous vivons en fait tous la même expérience d’immigré.

 

Quels sont tes projets pour l’avenir ? Qu’as-tu encore à apprendre ?

J’aimerais beaucoup tatouer un body suit, un corps complet. Je n’en ai jamais fait. J’aimerais aussi exposer mes dessins et peintures. Mais avant tout, il faut que j’apprenne le français ! C’est la première chose.

 

 

 

(Propos recueillis par Eloisa Del Giudice et traduits par Marion Kamoike-Bouguet)

 

 

 

© Yomi Kamoike, Instagram