Kirin Kiki, l'anti-diva



À la fois antisociale et humaine, populaire et transparente, « indécente » et droite, esquive et brutalement franche. Kirin Kiki, qui nous a quittés en septembre 2018 des suites d’un cancer du sein mais encore rayonnante à l’écran dans son dernier film Dans un jardin qu’on dirait éternel, est une femme de contrastes.

 

 

Au fil d’une carrière télévisuelle et cinématographique marquée par d’innombrables succès, elle s’est taillée très tôt (dès l’âge de 29 ans !) un rôle que n’importe quelle actrice hollywoodienne redouterait, voire repousserait le plus longtemps possible : celui de la grand-mère. Qu’il s’agisse de Tel père, tel fils (2013), d’Après la tempête (2015) ou d’Une affaire de  famille (Palme d’Or en 2018) de Hirokazu Kore-eda, qui en fera sa muse aux cheveux d’argent, ou encore des Délices de Tokyo de Naomi Kawase, Kirin Kiki a fait de sa vieillesse unique sa marque de fabrique et son principal atout à l’écran.

 

Sa façon d’affronter la vieillesse, ou pour mieux dire l’intimité avec la mort, a profondément marqué sa vie en dehors des salles de cinéma également. Une bataille plus que décennale et médiatiquement très assumée avec le cancer ont forgé chez elle un minimalisme existentiel et une sorte de praticité des adieux visant à faciliter son départ. Si sa mort proche était un argument qu’elle affrontait dans les interviews et les castings avec une franchise rare et simple (en montrant par exemple ses scans à des producteurs interloqués pour décliner toute nouvelle offre de film), elle n’en a pas fait non plus une sorte de haut-parleur de soi : « C’est peut-être mon travail de marquer les gens à l’écran, mais il n’y a aucun besoin qu’ils se souviennent de moi en dehors », disait-elle.

 

Une façon aussi franche et assumée de se préparer à la mort n’est que le point culminant d’une vie vécue de façon tout aussi franche et assumée. Promise à un brillant avenir pharmaceutique, elle rate son concours à l’université mais répond par hasard à un casting. Dix ans de théâtre shingeki débutent ainsi avec la compagnie Bungakuza. Au début, ses dettes la poussent à accepter les offres les mieux payées. « Je ne suis pas une personne d’une haute intégrité », avouera-t-elle sans états d’âme. Son succès lui permettra ensuite de passer de publicité en film télé et de film télé en long-métrage, et de s’assurer ainsi une meilleure longévité à l’écran.

 

Tout au long de son vie, ses choix et sa façon de parler d’elle sans chichis ni détours lui auront valu plusieurs sourcils froncés. Son mariage en 1973 avec Yuya Ushida, grand nom du rock psychédélique japonais et ami de John Lennon, n’est sûrement pas conventionnel : après deux ans d’union et une fille, le couple décide de faire domicile à part et de « vivre séparés ensemble », une union désunie qui durera jusqu’à la fin.

 

Déconcertante depuis ses débuts, elle vend aux enchères son propre nom : lors d’une émission télévisée, on lui demande de mettre aux enchères quelque chose qui lui appartient. N’ayant « rien d’autre à vendre », elle cède son premier nom de scène, Chiho Yūki, et se rhabille vite fait bien fait d’un deuxième pseudonyme, Kirin Kiki, trouvé au gré du dictionnaire.

 

Mais, comme c’est souvent le cas, c’est l’intimité avec la maladie qui lui apprendra véritablement le détachement vis-à-vis du sens d’appropriation de soi : « Une leçon importante que m’a appris le cancer est que mon corps physique n’est pas vraiment le mien », dit-elle. « J’ai été autorisée à me servir temporairement de cette combinaison terrestre. Si j’achète une propriété, je peux être enregistrée en tant que propriétaire terrien, mais ce morceau de terre appartient à la Terre. Si ces choses ne m’appartiennent pas, je dois les manier avec soin et les rendre dans de bonnes conditions. C’est comme cela que je vois les choses maintenant ».

 

À l’écran et en dehors, Kirin Kiki ne cessera de nous donner d’importantes leçons de cinéma, de vie vécue à pleines dents, de mort acceptée les bras ouverts et à la fois d’humble et immodeste acceptation de soi.

 

 

(edg)