"Boy" de Takeshi Kitano

Takeshi KITANO, Boy, coll. « Iwazaru », Nouvelles éditions Wombat, Paris, 2012.

Traduit du japonais par Sylvain Chupin

128 pages

15 €



Dégaine de yakuza sans pitié, humour loufoque, chérissant une certaine violence d’un côté et de l’autre de la caméra, Takeshi Kitano, réalisateur, acteur, scénariste, créateur de jeux vidéos et artiste-peintre, est également écrivain. Un bon écrivain. Un très bon écrivain. Oubliez tout ce que vous croyez savoir de lui et laissez-le vous guider dans les méandres doux-amers de votre enfance.

Au même titre que l’amour et la mort, l’enfance est l’un des grands piliers de la littérature – l’amour, la mort et l’enfance étant, en fait, les grands piliers de la vie elle-même. Comme le dit le romancier et journaliste italien Italo Calvino, « faire découler de la première image de l’enfance tout ce que l’on va voir et sentir dans la vie, c’est une tentation littéraire ». Seulement voilà, si l’amour et la mort sont deux aspects qui jalonnent l’existence du début à sa fin, l’enfance se doit – quelle erreur – d’être dépassée. On devient un adulte parce qu’on n’est plus un enfant. Et, quand on regarde à l’enfance, c’est avec ce mètre et demi de  supériorité supposée qui, très souvent, ne se résume qu’à une divergence de hauteurs.

Rares sont ainsi les plumes qui parviennent à replonger dans l’enfance à corps perdu, sans la consolation de la hauteur acquise, à se rappeler de la consistance du monde quand tout était grand, plus menaçant que prometteur. À se souvenir que le cœur d’un enfant peut battre plus fort et plus vite que celui d’un adulte. Et que, tout compte fait, il bat pour les mêmes choses.

 

Takeshi Kitano, le réalisateur des inoubliables Kids return (1996) et Hana-bi (1997), est de ceux que l’enfance n’a jamais abandonné. Il se rappelle de la façon dont les oreilles nous brûlaient, de honte, de rage ou de désarroi, de nos angoisses primordiales mais encore si brouillées face à un ciel plein d’étoiles, de notre incompréhensible besoin simultané de cruauté et de douceur.

Boy est un triptyque d’enfances à la fois banales et uniques, quotidiennes et épiques, bêtes et pleines de sens. La première nouvelle, Tête Creuse, nous entraîne le jour de la « Fête des Sports » d’une école primaire, moment de gloire pour certains et de honte sans limites pour d’autres. C’est le cas de deux frères, Mamoru et Shin’ichi, l’un force de la nature mais piètre élève, l’autre brillant partout sauf en compétition.

 

 

« Mon frère avait fini dernier de sa course tous les ans, de la première à la cinquième année de primaire. Pas seulement dernier, mais bon dernier, loin derrière l’avant-dernier de la course, et même, une fois, le gagnant de la course suivante était sur le point de le rattraper quand il avait franchi la ligne d’arrivée. Notre père, qui était venu le voir ivre, s’était moqué de lui : « On aurait dur que tu finissais premier ! »

Certes, peu importait qu’il finisse dernier de la course puisqu’il était le meilleur élève, mais ça me gênait qu’un premier de la classe soit si mauvais à la fête des sports. Et celui que ça préoccupait le plus, évidemment, c’était certainement l’intéressé.

Le matin de la précédente fête des sports, quand j’étais en deuxième année, Shin’ichi, qui était en cinquième, avait affirmé qu’il avait mal au ventre et devait donc rester à la maison. L’année d’avant, il l’avait eue mauvaise lorsque je lui avait montré le cahier que j’avais gagné en remportant ma course, alors que lui-même avait fini dernier. « Maman, je crois que Shin’ichi essaie de sécher l’école », avais-je dit, sur quoi notre mère m’avait donné une tape sur la tête en le défendant exactement de la même manière : « Ton frère est le premier de sa classe, alors peu importe qu’il finisse dernier à la fête des sports. Ne te préoccupe pas de ça, et pars à l’école. »

 

 

La deuxième nouvelle, Nid d’étoiles, une perle de profondeur, de mélancolie et de lyrisme, nous fait suivre deux frères ayant récemment déménagé à Osaka avec leur maman après la mort de leur père. La nostalgie, le drame du déracinement, la vertigineuse jalousie envers sa propre mère quand celle-ci rencontre un autre homme et paraît coupablement oublier son premier époux – le seul ! le vrai ! le papa ! -, une passion partagée et dévorante pour l’astronomie. En quelques pages, Kitano fait un miracle narratif et nous raconte la douleur douce, l’égarement, la force encore souterraine mais déjà rocheuse des fratries face à l’épreuve de la solitude.

 

 

« – Le mois prochain, Sirius apparaîtra dans le ciel à l’est. Les Arabes du Sahara l’appellent « l’étoile aux mille couleurs ». C’est parce que, quand on la regarde, sa couleur passe du bleu au blanc, au vert, au violet, comme dans un prisme.

– Sirius, c’est l’étoile la plus brillante, n’est-ce pas?

– Ouais. Mais son diamètre est seulement deux fois celui du Soleil. Sa distance de la Terre est de 8,6 années-lumière et, comme c’est la plus proches des étoiles fixes qu’on peut voir du Japon, elle est très brillante.

Mon frère s’exprimait avec exactement la même conviction que papa.

-8,6 années-lumière…

Il y a huit ans, papa était encore en vie. La lumière qui était partie de Sirius à ce moment-là allait bientôt atteindre la Terre. L’espace est un album de photos gigantesque. Nous ne sommes pas abandonnés dans un coin de l’univers. Cette pensée m’a aidé à reprendre courage. »

 

 

Le triptyque se clôt avec Okamé-san, petite mais épique odyssée kyotoïte d’un jeune collégien, Ichirô, avec une passion pour l’histoire et les temples. Une ville inconnue qui nous oblige à devenir, ou à faire mine de devenir, adulte, les inconnus, les dangers et l’embuscade imprévue du premier amour.

 

 

« – Excuse-moi, Ichirô. On s’amusait bien, mais j’ai tout gâché.

Tous les deux lavèrent leur figure souillée de boue et de sang dans la Kamogawa et s’assirent sur la berge. Le soleil se couchait dans les montagnes à l’ouest.

– Non, c’était très amusant, dit Ichirô tout en endurant sa douleur à l’estomac. Jun, parle s’il te plaît, dis quelque chose.

Elle ne dit rien. À la place, elle posa sa tête sur son épaule. Tous les deux restèrent ainsi un moment. Ce fut elle qui rompit le silence.

– Ichirô, tu sais, je t’ai menti.

– Ne t’en fais pas pour ça. Moi aussi je t’ai menti en disant que j’étais au lycée.

– Je suis au collège, en troisième année, comme toi.

Ichirô tomba des nues et se dit intérieurement : « Hein, c’est quoi cette fille ! », mais, prenant sur lui, il réussit à répondre :

– Ah bon ? C’est bien ce que je me disais.

– J’ai fait plein de conneries depuis que je suis entrée au collège et, l’été de la deuxième année, ce garçon, Minoru, il m’a baisée. Depuis, je suis sa chose.

Cette fois Ichirô ne trouva pas ses mots. Il se contenta de hocher la tête. Du sang coulait de là où les mots « m’a baisée » l’avaient piqué au cœur. »

 

 

L’enfance, Takeshi Kitano a su en restituer chaque battement, chaque palpitation. L’enfance bête et méchante, simple et incompréhensible, profonde et transparente. L’enfance, dont personne ne sort indemne et dont personne ne sort enfant.

 

 

(edg)